Il existe des distances qui ont quelque chose d’insolent. Deux cents kilomètres, par exemple. Ce n’est pas encore assez pour prétendre avoir changé de vie, mais c’est largement suffisant pour remettre en question celle qu’on menait le matin même. À vélo, 200 kilomètres ne constituent pas seulement une affaire de jambes. C’est une conversation prolongée avec son propre corps, et comme toutes les conversations prolongées, elle finit par révéler des choses que l’on aurait préféré ignorer.
Le départ est toujours un mensonge. Les jambes sont fraîches, le vélo paraît léger et l’on éprouve cette confiance délicieuse de celui qui n’a encore rencontré aucun problème. On roule trop vite parce que tout semble facile. C’est précisément le moment où il faudrait ralentir. Sur une longue distance, la prudence n’est pas une faiblesse : c’est une forme de politesse envers le cycliste que l’on deviendra six heures plus tard.
Le véritable adversaire n’est d’ailleurs pas le kilomètre 200. C’est le kilomètre 120. Jusqu’à lui, on peut encore croire que l’on maîtrise parfaitement la situation. Ensuite, les petites négligences commencent à présenter la facture. Une montée paraît plus longue. Le vent devient personnel. Une selle jusque-là innocente se transforme en instrument de torture. Le bidon se vide avec une rapidité suspecte. Et l’on découvre que l’on n’avait pas seulement oublié de manger : on avait oublié que manger faisait partie du voyage.
Sur 200 kilomètres, il faut donc manger avant d’avoir faim et boire avant que la soif ne devienne une urgence. L’énergie doit être distribuée avec une certaine régularité, comme un salaire que l’on verserait à son organisme pour éviter qu’il ne démissionne. Les quantités exactes dépendent de chacun, du rythme, de la météo et de ce que l’estomac accepte. Une longue sortie n’est surtout pas le moment d’expérimenter un aliment miraculeux découvert la veille.
Le matériel mérite la même méfiance. Une petite gêne qui semble insignifiante au départ devient rarement plus sympathique après cinq heures. Selle, cuissard, pneus, pression, chaussures, sacoches : tout doit avoir déjà fait ses preuves. En solitaire, il faut également pouvoir réparer les incidents ordinaires. Une crevaison n’a rien de dramatique lorsqu’on sait quoi en faire. Elle devient une aventure philosophique lorsqu’on découvre que l’on possède une pompe, mais aucune idée de la manière dont elle fonctionne.
Le parcours, lui aussi, doit être préparé avec une certaine obsession. Il faut connaître les endroits où trouver de l’eau, les ravitaillements possibles, les portions isolées, les difficultés principales et les endroits où une erreur de navigation pourrait transformer 200 kilomètres en 217. Une trace GPS est précieuse, mais elle ne dispense pas de regarder autour de soi. La technologie peut parfaitement vous conduire au milieu d’un chemin impraticable avec une assurance remarquable.
Il faut surtout accepter de découper la distance. Deux cents kilomètres sont absurdes lorsqu’on les considère d’un seul bloc. Vingt kilomètres jusqu’au prochain village sont beaucoup plus raisonnables. Puis vingt autres. Puis une pause. Puis une montée. Puis encore vingt. Le cerveau aime les petites missions. Il se méfie des grands nombres.
La météo réclame la même humilité. Le vent de face ne se négocie pas. Il ne se fatigue pas parce que vous avez décidé de le vaincre. Vous, en revanche, vous vous fatiguez. Il faut donc accepter de perdre de la vitesse pour conserver de l’énergie. En gravel, la moyenne affichée par le compteur raconte parfois une histoire parfaitement fausse. Un chemin dégradé, une succession de bosses ou une bourrasque peuvent ralentir considérablement sans que l’effort fourni soit mauvais.
À mesure que les kilomètres passent, quelque chose change pourtant. La sortie cesse d’être un défi sportif et devient une affaire de lucidité. Il faut écouter les jambes, mais aussi la tête. Si l’on devient confus, très étourdi, inhabituellement essoufflé ou incapable de boire et de manger, il ne s’agit plus de courage. Il faut s’arrêter et chercher de l’aide.
Finalement, réussir 200 kilomètres n’est peut-être pas arriver au bout complètement détruit. C’est arriver avec encore assez de lucidité pour regarder son vélo et penser qu’on pourrait presque repartir. La grande distance ne récompense pas celui qui attaque le plus fort. Elle récompense celui qui sait attendre. Elle demande une étrange discipline : avancer sans se précipiter, économiser sans avoir peur, manger sans avoir faim et accepter que le véritable plaisir commence parfois seulement lorsque l’on comprend que l’on a cessé de lutter contre la distance.