Mike Sinyard et les Anecdotes Légendaires de Specialized : Une Saga Californienne de Passion, d’Audace et d’Innovation Cycliste
Mike Sinyard incarne l’âme rebelle et visionnaire de Specialized Bicycle Components, une marque qu’il a fondée en 1974 et qui est devenue un pilier mondial du cyclisme. Ce jeune entrepreneur passionné, dont les anecdotes personnelles et collectives illustrent un parcours audacieux et instinctif, a marqué l’histoire du vélo par des risques fous, une proximité viscérale avec les cyclistes et un refus obstiné de la médiocrité.
À seulement 20 ans, en 1973, Sinyard vend sa précieuse Volkswagen bus – un symbole de liberté hippie – pour la modique somme de 1500 dollars, afin de financer un tour d’Europe à vélo qui changera sa vie. Dormant souvent à la belle étoile sous les étoiles italiennes ou françaises, il ramène des pièces rares importées depuis une remorque improvisée de 2,4 x 9 mètres, qu’il écoule directement aux shops californiens affamés de composants italiens introuvables comme ceux de Cinelli ou Campagnolo. Cette odyssée nomade n’est pas qu’une anecdote pittoresque ; elle pose les fondations d’une entreprise qui passera d’un garage poussiéreux à San José à un empire rider-driven, obsédé par le mantra “Innovate or die”.
Mais Specialized n’est pas seulement l’histoire d’un homme : la marque regorge d’anecdotes collectives – triomphes improbables, échecs cuisants assumés publiquement, combats judiciaires acharnés et touches d’humour californien – qui soulignent son esprit audacieux, sa résilience face aux crises et son engagement farouche pour l’authenticité rider-centric.
Les Débuts Rocambolesques : De la Remorque Nomade à l’Importateur Visionnaire
Imaginez un jeune Américain de 20 ans, fraîchement largué les études, pédalant à travers l’Europe avec un sac à dos chargé de rêves et un porte-monnaie léger. C’est Mike Sinyard en 1973, vendant sa Volkswagen bus adorée pour boucler son budget de ce voyage initiatique qui le mènera de la France à l’Italie. Ce périple n’est pas un simple road-trip : c’est une révélation. Dormant sous les ponts ou dans des granges, il découvre un monde cycliste européen vibrant, où des marques comme Cinelli produisent des guidons et potences en acier ciselés à la main, introuvables outre-Atlantique. À Barcelone, une rencontre fortuite avec une Suissesse lui ouvre les portes de Cino Cinelli lui-même – le légendaire artisan florentin. Par un coup de chance cosmique, Sinyard noue un partenariat décisif : importer ces composants haut de gamme aux États-Unis, où les shops en raffolent mais peinent à s’approvisionner.
À 24 ans, en 1974, il fonde Specialized Bicycle Components depuis son garage à San José, Californie. Pas de bureau clinquant, pas d’investisseurs : juste une remorque de 2,4 x 9 mètres remplie de pièces italiennes qu’il trimballe, tirée par son propre vélo, de boutique en boutique à San Francisco et au-delà. Hippie dans l’âme au cœur des années 70, avec ses cheveux longs et son énergie contagieuse, Sinyard vend porte-à-porte, forgeant des relations loyales avec les revendeurs qui deviennent ses premiers ambassadeurs.
La marque elle-même naît dans ce chaos créatif. En 1976, pour son premier produit maison, Sinyard expérimente seul dans son atelier de fortune un pneu touring durable, conçu pour résister aux routes américaines accidentées. Persuadant deux shops fidèles de le tester malgré les doutes – “Ça va péter en deux sorties !” – il prouve sa fiabilité sur le terrain. Ce succès transforme Specialized : d’importateur pur, l’entreprise devient innovateur, bâtissant une réputation de persévérance forgée dans la poussière californienne.
Les premiers vélos complets suivent en 1979 : l’Allez pour la route et le Sequoia pour le touring, fabriqués au Japon pour contourner les limites artisanales. Mais l’anecdote fondatrice ultime arrive en 1981 avec le Stumpjumper. Tout part d’un week-end MTB improvisé sur les sentiers raides de Mt. Tamalpais, près de San Francisco. Sinyard et son ami Neenan, émerveillés par un cadre prototype Chaparral custom (surnommé “klunker” à l’époque), décident sur un coup de tête de produire le premier VTT de série. Direction le Japon : 500 unités à 750 dollars pièce, avec 15 vitesses et un poids d’environ 13 kg. Vendus en un clin d’œil lors d’un salon, ces bikes pionniers atterrissent même au Smithsonian Institute comme artefacts culturels. Ironie du sort : les cadreurs custom rivaux les surnomment “Skunkjunker” (puants comme des mouffettes), jaloux de voir leur niche démocratisée en masse. Pourtant, ce moqueur sobriquet masque un triomphe : le Stumpjumper propulse le mountain bike dans l’histoire, vendant des milliers d’unités et fondant en 1983 la Team Stumpjumper, première équipe professionnelle VTT, qui rafle tout sur son passage et valide les innovations futures en conditions réelles.
Croissance Explosive, Crise de 1995 et le Sauvetage de Merida
Les années 80 voient Specialized exploser : de 100 employés en 1982, l’entreprise déménage à Morgan Hill pour des locaux vastes propices aux tests en terrain. Mais cette hyper-croissance dépasse Sinyard, encore entrepreneur solo dans l’âme. Anecdote culte : obsédé par une gestion pro, il harcèle Peter Moore, ex-CEO d’Adidas, avec des colis de casques Specialized et des lettres enflammées. Le point culminant ? Un vol surprise à Portland où il coince Moore pour des heures de conseils gratuits sur la vision d’entreprise, la culture corporate et l’innovation produit.
Ce “kidnapping amical” sculpte la stratégie de Specialized, mais n'empêche pas l'entreprise de percuter un mur en 1995. C'est l'année la plus sombre : en tentant de vendre des vélos d'entrée de gamme sous la marque "Full Force" dans les grandes surfaces, Specialized se met à dos ses revendeurs historiques. Le boycott est massif. Mike Sinyard se retrouve au bord de la faillite personnelle et professionnelle. Dans un geste de survie désespéré, il choisit l'humilité radicale : il présente des excuses publiques lors d'une réunion de revendeurs restée légendaire, promettant de ne plus jamais trahir le réseau spécialisé.
Cependant, les cicatrices financières de 1995 tardent à guérir. En 2001, Specialized a cruellement besoin de capital pour rester compétitif face à l'hégémonie de Trek. Mike Sinyard prend alors une décision qui fera date : il vend 49 % des parts de l'entreprise au géant taïwanais Merida. Pour Sinyard, c'est un deal de génie : Merida apporte la rigueur de production et les liquidités, tandis que Specialized conserve son indépendance créative et 51 % du contrôle. Cette alliance permet à la marque de passer d'une PME californienne en sursis à un leader technologique mondial.
Parallèlement, la marque brille collectivement : la Team Stumpjumper (1983) n’est pas qu’une vitrine ; elle teste les Epic carbone (1988, premiers tubes collés) en live, remportant des courses et validant des géométries comme FSR (1994). Sinyard lui-même entre au Mountain Bike Hall of Fame la même année, célébré pour avoir inventé un sport.
La touche fun collective s’invite : une pub iconique montre Mikhaïl Gorbatchev, ex-leader soviétique, sur un Sirrus hybride post-Chute du Mur, symbole d’accessibilité cycliste dans un monde unifié. Cette image, diffusée mondialement, humanise Specialized et démocratise le vélo au-delà des pros. Fidèle à son style hippie – références malicieuses à Amsterdam et ses coffeeshops –, Sinyard promeut déjà le “psychic income” du vélo : ce bien-être mental gratuit que procure une sortie gravel ou road, un concept qu’il martèlera jusqu’à ses 75 ans. La selle Body Geometry, née d’études médicales anti-problèmes périnéaux (engourdissements, infertilité), illustre cette écoute rider : des milliers d’heures d’itérations avec des athlètes pour un produit salvateur, adopté par des millions.