6 000 km, 6 pays et une leçon de vie : Ce que traverser l’Eurasie à vélo couché m’a appris sur l’humainQuitter la sécurité d’un emploi, le confort d’un appartement rochelais et la chaleur du cocon familial pour s’élancer sur 14 000 kilomètres à travers les steppes n’est pas une décision rationnelle. C’est un saut dans l’inconnu, un acte de rupture profond, presque initiatique. Pour Fanny, citadine autrefois tournée vers la réussite matérielle et les objectifs mesurables, et pour Gaël, « brico-créateur » à l’imagination débordante, capable de concevoir et d’assembler ses propres vélos, le projet Cycloplanet n’était pas simplement une aventure sportive.
C’était une invitation à ralentir, à observer et à comprendre le monde autrement. À chaque coup de pédale, ils cherchaient à donner du sens à leur voyage, en reliant l’effort physique à un engagement humain : soutenir l’association Couleurs de Chine, qui œuvre pour la scolarisation des enfants des minorités Miao dans les montagnes reculées du Guangxi. Leur traversée devenait ainsi un pont entre deux univers, un fil de solidarité tendu d’un continent à l’autre.
6000 kilomètres à travers six pays — de la France aux rives de la mer Caspienne, des forêts d’Europe de l’Est aux plaines d’Asie centrale — avant que la réalité, implacable, ne les rattrape. Les corps fatigués, les pannes mécaniques, l’immensité des paysages et la solitude des routes ont peu à peu transformé l’expérience.
Tout a commencé un après-midi d'avril 2006, sous le ciel changeant de La Rochelle, lors d’une rencontre avec Jean-Jacques et Monique qui allait faire basculer nos destins vers l'Orient. L’idée, folle et magnifique, a germé comme une graine d’aventure : relier La Rochelle à Pékin en vélo couché pour soutenir l'association Couleurs de Chine. Pour Fanny, citadine réservée qui avouait alors manquer de confiance en elle et s'enfermer dans un certain matérialisme, ce projet était un séisme intérieur, une volonté d'oser enfin prendre le temps de vivre et d'observer le monde par ses propres yeux. Pour Gaël, le « brico-créateur » dont les mains ne sont jamais au repos, c’était le défi technique ultime : façonner des machines capables de défier l'Eurasie.
Pendant deux ans, nous avons orchestré une préparation chirurgicale. Il a fallu dénicher nos montures — un vélo d’occasion pour Gaël sur « bentokaz » et un autre pour Fanny aux Pays-Bas — puis les modifier pour qu'ils deviennent des vaisseaux de survie. Nous avons créé l'association Cycloplanet, lancé l’opération « Un rebond pour tous » avec le soutien de la Fondation Décathlon pour apporter du matériel sportif aux écoles des montagnes Miao. Entre les vaccinations contre la rage et l’encéphalite à tiques, les demandes de congés sans solde et la recherche de sponsors comme JM Bruneau ou Savi Informatique, chaque jour nous rapprochait de l'abîme et de la gloire.
Le 1er mars 2008, à 14h00, une ferveur électrique enveloppe le magasin Décathlon de La Rochelle. Plus de cent personnes — amis, famille, curieux — se pressent pour nous voir briser les amarres. Le champagne saute, les flashs crépitent ; nous avons l'impression d'être des pionniers partant à la conquête de l'Est. Nos montures, chargées de 22 kg pour Fanny et 27 kg pour Gaël, s'élancent enfin sous les applaudissements.
Les premiers kilomètres en France sont un apprentissage de la lenteur. Nous traversons la vallée de la Charente et le Lot, où chaque côte nous rappelle que nous tirons 66 % de notre poids. Nous découvrons la morsure du froid lors d'une nuit glaciale en Dordogne, où le givre tapisse nos vélos et gèle nos bouteilles d'eau. Mais la chaleur humaine compense le gel : nous présentons notre projet aux enfants de l'école de Nieul-les-Saintes, les sensibilisant à la chance qu'ils ont d'étudier alors que d'autres rêvent d'une école au bout du monde.
Le Larzac, ce haut plateau calcaire balayé par les vents, nous accueille avec une hospitalité farouche. Nous y grimpons à 5 km/h, traversant des tunnels sombres et effrayants où seule notre lampe frontale perce l'obscurité. C’est là que Fanny apprivoise l’usage de son « urinelle », cet accessoire de survie devenu indispensable pour éviter d’exposer son intimité aux automobilistes sur les routes désertes.
Puis, le miracle : le Col du Vent. À son sommet, la Méditerranée s'offre à nous comme une promesse bleue. La descente vers Saint-Guilhem-le-Désert est majestueuse, un ballet de vitesse où nos patins de frein hurlent sous le poids de l'aventure. Nous traversons la Camargue, admirant les taureaux sauvages et le foin A.O.C. de la Crau, avant de rejoindre la Riviera. De Monaco à Menton, nous naviguons entre les yachts indécents et le bitume parfait, Fanny luttant déjà contre une angine tenace alors que nous nous apprêtons à quitter la France avec plus de 2 100 km au compteur.
L'Italie nous accueille avec ses tunnels interdits et ses côtes de plus de 10 %. À Gênes, nous subissons le choc de la pollution et du bruit, une ville qui semble vouloir étouffer notre soif de pureté. Mais l'Italie, c'est aussi Rino, cet ancien bibliothécaire qui nous offre son vin au miel sur sa mini-terrasse suspendue au-dessus du vide. C'est Philippo, en Toscane, qui nous ouvre son potager et nous offre un festin de pâtes à la bolognaise et de lapin à l'huile d'olive maison, alors que Gaël tremble de fièvre sous sa tente.
Nous traversons les Cinq Terres en train, car nos vélos de 40 kg refusent les escaliers abrupts des falaises. À Pise, nous rions devant l'absurdité des touristes mimant de retenir la tour penchée, puis nous fuyons vers Florence, dont la pollution nous rappelle la fragilité de nos poumons. À Venise, l'intolérance de la ville nous blesse ; aucun parking pour nos vélos, aucune consigne. Nous fuyons vers l'Est, portés par le geste magnifique de Michele qui, avant de partir au travail, glisse 40 euros et la photo de sa mère défunte dans nos bagages pour nous porter chance jusqu'en Chine.
La Slovénie nous enveloppe de ses forêts à perte de vue et de son calme souverain. Le passage de la frontière se fait sous la pluie, mais l'euro nous facilite la vie. Nous renonçons au sommet du Triglav pour des parcours plus méridionaux, grimpant des pentes à 12 % pour atteindre des stations de ski où nous plantons la tente près des remontées mécaniques.
À Ljubljana, nous découvrons une capitale vibrante de jeunesse et de dragons en bronze. L'hospitalité slave se révèle chez Joze et Tomaz, qui nous offrent la chambre d'ami et une galette « smorn » roborative. Nous filtrons l'eau des stations-service avec notre filtre Katadyn, un rituel quotidien qui nous rappelle que l'eau est notre carburant le plus précieux. Les maisons slovènes, avec leurs araignées géantes décoratives et leurs nains de jardin, nous escortent jusqu'à la Hongrie.
La Hongrie fut le théâtre de notre plus grande épreuve. Ce qui devait être une traversée paisible du lac Balaton se transforme en cauchemar lorsque Fanny est terrassée par un rotavirus foudroyant. Dans les plaines balayées par des orages bibliques, Gaël voit sa compagne se tordre de douleur, impuissant dans l'obscurité d'une tente battue par les vents.
L'hospitalisation à Székesfehérvár marque un tournant. Dans cet hôpital aux murs jaunis, Fanny est déshydratée, son moral vacille, elle doute de sa capacité à atteindre Pékin. Mais c'est là que la « famille Décathlon » déploie son aile protectrice : Béata, Eszter et Pannya nous offrent l'hôtel, l'interprétariat et un soutien moral indéfectible. Après une semaine de repos forcé à manger des biscuits secs, nous reprenons la route, plus fragiles mais plus soudés que jamais, traversant le Danube sur un bac pour fuir les orages de Budapest.
Entrer en Ukraine, c'est quitter le confort de l'Europe pour le dernier rempart de l'ex-URSS. Les routes deviennent des crevasses, les panneaux passent au cyrillique, mais le cœur des gens s'ouvre avec une démesure incroyable. Nous rencontrons Armand, un Français installé à Kiev, qui nous initie à la rudesse joyeuse de la vodka (orilka) : « si tu ne vides pas une bouteille avec ton client, tu ne fais pas de business ! ». Fanny réalise son rêve en trayant une vache dans une ferme perdue, avant que nous ne chargions nos vélos dans un train pour Kiev, les démontant pièce par pièce pour les hisser au-dessus des couchettes.
En Russie, la steppe nous domine. Nous rencontrons Anatole, ancien gardien de centrifugeuses d'uranium en Sibérie, qui nous raconte la démesure soviétique. Mais la steppe est aussi cruelle : à Karkhiv, Gaël chute dans un nid de poule profond comme une tombe. La fourche du vélo est pliée à 90°, le GPS est brisé. C'est la fin du voyage, pensons-nous dans un cri de désespoir. Mais Anatoly, notre hôte, et ses amis soudent des morceaux d'acier, réparent l'irréparable. Nous repartons, le moral en lambeaux, hantés par les orages qui nous obligent à nous réfugier dans des tuyaux d'évacuation d'eau pour échapper à la foudre.
La fatigue psychologique et l'accumulation des galères finissent par avoir raison de notre élan cycliste. À Astrakan, aux portes du Kazakhstan, nous prenons la décision déchirante de rentrer en France pour nous reconstruire, mais avec la promesse absolue d'achever notre mission humanitaire en Chine.
En octobre, nous atterrissons à Pékin, cette fois en mode sac à dos. La Chine des JO nous éblouit par son gigantisme et ses pistes cyclables de 15 mètres de large. Nous explorons le Palais d'Été, les grottes de Yungang et le monastère suspendu de Xuankong, défiant notre vertige sur des planches de bois vieilles de quinze siècles.
Le point d'orgue de notre vie de voyageurs se déroule le 26 octobre 2008 à Danian. Dans ce village reculé des montagnes Miao, nous organisons le tournoi « Un rebond pour tous ». Voir 80 enfants, venus à pied ou en touk-touk, enfiler les maillots offerts par la Fondation Décathlon et se battre pour un ballon de basket est notre plus belle victoire. En offrant ces bourses scolaires et ce matériel, nous comprenons que les 6 000 km parcourus n'étaient qu'un chemin vers cet instant de partage pur.
Alors que nous quittons Canton, nous portons en nous un secret magnifique : une nouvelle aventure commence, car nous allons devenir parents. Ce périple à travers l'Eurasie nous a transformés : de citadins inquiets, nous sommes devenus des citoyens du monde, forgés par la route, ayant appris que la véritable richesse réside dans le regard de l'autre et dans la force d'un rebond partagé.
L'aventure Cycloplanet s'est arrêtée physiquement en Russie, après 5 820 km de pédalage. Ce ne fut pas un échec, mais une décision de gestion de risque mature.
Trois facteurs ont dicté ce retour : l'épuisement nerveux de Gaël, les barrières géopolitiques (émeutes au Tibet et restrictions drastiques des visas chinois en 2008), et surtout la santé de Fanny. Atteinte d'un rotavirus sévère en Hongrie, elle a vécu une hospitalisation à Székesfehérvár qui ressemblait à un voyage dans le temps, avec ses chambres des années 60 au carrelage écaillé.
Décider de stopper la partie vélo pour poursuivre le projet humanitaire en mode "sac à dos" a été l'acte de bravoure ultime. En octobre 2008, ils rejoignaient enfin le Guangxi pour remettre le matériel sportif et les fonds récoltés à la Fondation Décathlon pour les enfants Miao.
Ce périple a transformé un couple de citadins en citoyens du monde. Ils ont appris que la réussite d'un projet ne réside pas dans le respect maniaque d'un itinéraire, mais dans la fidélité à sa finalité humaine. Ils ont laissé derrière eux le "prout-prout" de Monaco et le matérialisme de la Croisette pour la poussière des routes ukrainiennes et l'odeur du foin des granges.
Et vous ? Si vous deviez tout quitter demain, quelle serait la première certitude que vous seriez prêt à sacrifier pour enfin rencontrer l'autre ?