Origines détaillées : Les racines postwar d’une obsession
Pour comprendre Spécialités T.A., il faut plonger dans le contexte de la France d’après-guerre, une période de reconstruction où le vélo symbolisait la liberté reconquise et l’évasion des villes grises. Georges Navet, ébéniste de formation, né en 1912 dans une famille modeste de Clamart, était un cyclosportif invétéré des années 1930. Membre des clubs parisiens comme le Vélo-Club de Clamart, il enchaînait les randonnées Paris-Roubaix amateurs et les ascensions du Mont Ventoux en Stronglight acier brut. Louis, son cadet de trois ans, mécanicien chez un garage Citroën, partageait cette passion, réparant les vélos des gamins du quartier avec une précision chirurgicale. Tous deux avaient collaboré sporadiquement avec René Herse, le maître des randonneuses légères, fournissant des prototypes de manivelles pour ses vélos d’exception.
En 1946, Georges dépose un brevet révolutionnaire : un vélo à “Traction Avant”, inspiré des automobiles Citroën Traction Avant qui fascinaient la France. Le concept ? Un pédalier avant relié par câbles à la roue avant, pour une traction directe et une géométrie avant simplifiée, évitant les déformations de cadre en terrain accidenté. Prototype testé sur les chemins boueux de Clamart – Georges y passait des nuits entières, mains noires de graisse et chaîne qui fouettait les tibias –, l’idée s’avère trop complexe pour l’industrie naissante : pas de dérailleur avant viable, usure câbles fulgurante. Mais le nom “T.A.” (Traction Avant) colle à la peau, et Spécialités T.A. naît en 1947 dans un hangar exigu de Clamart : 50 m², une fraiseuse d’occasion, un tour à bois reconverti et deux frères motivés. Capital initial : 20 000 francs, prêt bancaire garanti par leurs épouses.
Dès 1949, premier produit star : les plateaux en aluminium taillés à la fraiseuse, compatibles avec les pédaliers Stronglight 49D, omniprésents chez les randonneurs. L’aluminium 2017 brut, importé d’Angleterre en petites barres, est usiné main pour un poids plume (120g pour un 48 dents vs 250g acier). Les cyclotouristes parisiens, amateurs de Paris-Brest-Paris, les baptisent “les miroirs” pour leur polissage manuel à la toile émeri, réfléchissant le soleil comme des disques d’aviateur. Louis perfectionne le profil dents : rampes d’entrée asymétriques pour chaînes Simplex, minimisant déraillements sur pavés humides – une avancée cruciale quand 80% des sorties randonnée finissaient en galère chaîne. L’atelier Clamart ? Un chaos organisé : vélos démontés suspendus au plafond, copeaux alu partout, et les Navet bossant jusqu’à 2h du matin sous une unique ampoule de 100W, radio diffusant les exploits d’Anquetil naissant.
Anecdote fondatrice, transmise oralement par d’anciens ouvriers : en 1951, un jeune Jacques Anquetil (rumeur persistante, non confirmée mais colportée dans les clubs normands) ramène un plateau voilé après une reconnaissance Paris-Nice amateur. “Trop fragile pour la route!”, râle-t-il. Les frères refusent le paiement, refont le plateau en une nuit, ajoutant des stries radiales anti-glisse inspirées des pneus moto Norton. Anquetil repart conquis, propageant le bouche-à-oreille : “TA, c’est du sur-mesure qui tient”. Commandes affluent des clubs Audax, et en 1953, TA écoule 500 plateaux – un record pour l’époque.
Innovations 1950-1960 : La révolution du pédalage étroit
Les années 1950 marquent l’essor : TA invente le pédalier “étroit” en 1955, avec Q-factor réduit à 155 mm (vs 165 mm standard), idéal pour les mollets fins des grimpeurs français. Manivelles en alu 7075 forgé, usinées d’une seule pièce (bras + plateau solidaire), intégrant des roulements à aiguilles coniques – une première mondiale pour le vélo grand public, brevetée TA. Stronglight et Campagnolo copieront le concept dix ans plus tard. Ces pédaliers “Pro Vis” pèsent 650g l’unité, contre 1,2 kg concurrents, et s’adaptent aux cadres Herse étroits. Parallèlement, TA lance des pédales avant-coureuses : axe long 15 mm, cales automatiques primitives (ressort torsion), et kits “Look-like” pour randonneurs exigeants.
Accessoires iconiques : porte-bidons “brasés” fixés sur les filetages des manivelles (standard Herse adopté 1957), et premiers boîtiers carrés “Zébus” avec roulements surdimensionnés pour cols alpins. Production explose : de Clamart à Trucy (Aube) en 1960 pour un hangar 500 m², puis Sissonne (Aisne) en 1965, usine modèle avec emboutissage hydraulique et bains d’anodisation. À Sissonne, 20 ouvriers spécialisés (dont deux ex-Herse) usinent 500 pédaliers/mois.
Anecdotes mythiques foisonnent. 1963, Tour de France : Jean Bobet (frère de Louison, team Flandria) casse une manivelle TA sur une bosse du Puy de Dôme. Louis Navet, alerté par télégramme, expédie un lot neuf par train express Paris-Sion, avec note manuscrite : “Pour les Bobet, seulement du TA – solide comme vos jambes!”. Bobet gagne l’étape suivante, déclare dans L’Équipe : “TA m’a sauvé la mise”. Buzz immédiat : commandes pro x3, TA devient fournisseur officieux Flandria.
Autre légende : 1959, Fausto Coppi en critérium français post-retraite. Il teste un pédalier triple TA (49/36/26, couronne inédite pour cols italiens). “C’est comme pédaler sur de l’huile de coude!”, s’exclame-t-il devant la foule de Saint-Étienne. TA grave “Apprové Coppi” sur les flancs, modèles prestige écoulés à 200€ pièce (équivalent 1500€ aujourd’hui). Ce triple devient bible cyclotourisme : adapté Paris-Brest-Paris 1956-1970, il équipe 70% des Audax français, avec denture optimisée pour braquets 80-90 pouces en montagne.
Années 1970-1980 : Diversification, gloire pro et bidons stars
Années 70 : TA diversifie face à la montée Shimano. Boîtiers Zébus évolués (axes coniques anti-jeu), cassettes 7-8 vitesses avec pignons taillés “dents fines” anti-bruit (profil rampé breveté 1972), et sacoches étanches néoprène pour bikepacking naissant. Mais le coup de maître ? Bidons à obturateur push-pull (brevet 1982), valve anti-fuite sous pression, licenciés Coca-Cola pour le Tour de France. 100 000 unités/an, 20% CA, anodisés jaune fluo Merckx ou blanc Fagor. “Le bidon qui ne gicle pas en descente!”, clame la pub.
Georges Navet, patriarche bourru à la moustache gaulliste, refuse les offres italiens (Campagnolo via mandataire) : “TA reste français ou rien – pas de pâte molle ici!”. Export bondit : 40% USA via Schwinning Cycles (NYC), adoré Brooks, Paramount pour vintage racing. 1980, TA équipe Team Renault-Gitane (Hinault, Fignon) : manivelles gravées laser “Renault-TA”, tech de pointe vue comme SF.
Anecdote hilarante 1975 : lot de 200 plateaux “Pro” anodisé rose fluo par erreur chimique (bain contaminé). Au lieu de détruire, TA cible féminines : Yvonne Reynaud, pionnière Tour de France féminin, les adopte pour La Rochelle 1976, finit 3e. Vélo Magazine titre “Rose victoire avec TA!”. Édition limitée “Reynaud” cartonne, 500 unités vendues, préfigurant l’égalité genre cyclo.
Autre perle : 1978, Bernard Hinault au Dauphiné Libéré casse son pédalier TA en contre-la-montre. Livraison express moto depuis Sissonne (500 km en 6h, ouvrier nommé Pierre). Hinault gagne, offre sa casquette signée à l’usine : encadrée au mur Sissonne encore aujourd’hui. “TA, c’est le grimpeur des grimpeurs”.
Crise 1990-2010 : Résistance et innovations niches
Années 90 rudes : Shimano inonde alu low-cost (105, XT). TA pivote sur-mesure : plateaux ovalisés brevet 1992 (+12% puissance pédalage, tests labo Grenoble), compat 10v Ashtabula. Mais 2007, arrêt du triple mythique 49/36/26 – pleurs sur Velot.net, pétition 2000 signatures pour réédition. Usine Sissonne rétrécit à 30 salariés, investit CNC 5 axes pour gravel émergent (plateaux 104/64 BCD boost).
Anecdote émouvante : 1998, cycliste handicapé (paralysie jambe gauche) commande pédalier asymétrique. Navet prototypent 6 mois, gratis, avec offset 15 mm. “TA Handi” présenté Salon du Cycle Paris, primé Accessibilité, inspire adaptations pros (UCI para-cycling). Louis Navet, 82 ans : “Le vélo libère les jambes de l’âme”.
Ère moderne 2010-aujourd’hui : Renaissance high-tech
Reprise 2018 par Patrick Guinard (ex-Renault Sport, grimpeur amateur Ballon d’Alsace), TA renaît : 550 refs plateaux (dents CNC anti-chaîne, rampes 9/12 dents), pédaliers Arrow modulables (axes 30/24 mm DUB, potences intégrées Praxis), cassettes 11-13v mixtes alu/acier. 200 000 plateaux/an, 60% export (USA 30%, Asie 15%). Édition 70 ans 2017 : réplique triple 1950 gravée “1947-2017”, 1500 unités épuisées en 72h.
Usine Sissonne futuriste : fraiseuses DMG Mori 5 axes, labo fatigue 1M cycles, anodisation DLC carbone-like. Spécialités gravel/road : Xpro oval 52x36 (bikepacking), bidons ProTeam liège isolant, sacoches néo-rétro. Journée portes ouvertes 2017 : 2000 visiteurs, usinage live (plateau gravé “Sissonne-Gravel” offert). 2020, collab Rapha “Paris-Roubaix” : plateaux pavés gravés, édition 500 pcs à 250€. Guinard teste tout : “Si ça passe les 20% du Ballon, c’est TA!”
Pour gravelistes comme toi (Pau, Cantal tours sur Rockrider), TA excelle : plateau 110 BCD 90g rigidifie sans flex, Arrow booste braquets 90-100 pouces pavés Nouvelle-Aquitaine.
Héritage développé : Un fil rouge du vélo français
L’héritage TA est un monument : 75 ans d’aluminium usiné qui a redéfini le pédalage mondial. Technique : Q-étroit 155 mm (1955) dicte l’ergonomie Dura-Ace/XT actuelle ; plateaux miroirs inspirent CNC Shimano ; roulements aiguilles vivent dans pédaliers carbone ; bidons anti-fuite standardisent l’industrie post-Merckx. Brevets TA (oval 1992, obturateur 1982) cités dans 50+ études biomécanique INSEP.
Pros et légendes : Fournisseur Herse exclusif (manivelles randonneuses 1950s, potences filetées), TA arme Bobet/Coppi/Hinault/Fignon. Manivelles Renault 1980 (laser) : 800€ Velot.net. USA : Schwinning importe pour Paramount ; Mike Burton signe lot 1985, Coppi-autographe adjugé 2000$ Hemmings 2022. Clubs Audax ACP : “TA ou disqualification Brevet!” pour authenticité.
Collectionneurs et restauration : Boom vintage 2010+ : pédaliers Pro 170 mm (300€ eBay), Zébus sur Merckx Corsa Extra (restaure 1000€), triples Peugeot AO8/AOIP (complets 1500€). Forums Velot.net/Vintage-Bike-Shop.ch : chasses “miroirs” 60s polis main (rarissimes, 400€). Paris Vélo Vintage 2024 : TA Herse 1965 à 4500€ record. Gravel resto : greffe TA sur Rockrider 8.1 alu, +rigidité cols Cantal sans poids.
Culturel/industriel : Sissonne, usine-musée (visites 500p/an) : emboutissage 1947 reconstruit, anodisation arc-en-ciel live. Reprise Guinard sauve 30 jobs, alu 80% recyclé (éco 2025). “French Touch” vs Shimano brute : finesse usinage, tolérances 0,02 mm. Gravel/road moderne : oval Rapha pour tes Pau-pavés, Arrow SRAM-compat.
Anecdotes héritage étendues : 2023, ouvrier Navet 92 ans usinemine “miroir” live Sissonne, applaudi 500 gravelistes (vidéo YouTube 50k vues). Raleigh UK restaure fleet 1970s TA-only pour charity London-Paris. Hinault, 70 ans, porte TA critériums Bretagne : “Le tintement alu pur, inimitable”. 2025, collab Decathlon (clin d’œil French) : plateaux Rockrider vintage réédités, 10k unités. Forums : “TA relie Coppi à Van der Poel – éternel”.
Impact gravel/toi : Pour Pau-Nouvelle-Aquitaine, TA booste : 52x36 oval anti-fatigue 200km, bidons isolants Cantal froid. Héritage vivant : des cols Herse aux pavés tes routes, TA incarne vélo libérateur, artisanal, français.