En 1970, l’histoire démarre dans un vieux bâtiment qui sent la saumure et la graisse de chaîne, niché au-dessus d’une usine de cornichons, juste à deux pas de la petite gare de Cannondale à Wilton, dans le Connecticut. C’est là que Joe Montgomery et Murdock MacGregor posent les bases d’une aventure qu’ils n’imaginent pas encore légendaire. Partis de presque rien, ces deux baroudeurs du vélo ont une vision : changer la vie des cyclistes en leur offrant des moyens plus intelligents de trimballer leur matos.
Un jour, alors que Joe part en virée à vélo avec son gamin, il tombe sur un cycliste aux cheveux longs en pleine galère, à bout de souffle dans une côte, écrasé sous un sac à dos bien trop lourd. Ça le frappe direct : voyager à vélo comme ça, c’est juste du masochisme. Il faut une autre façon de faire, où c’est le vélo qui tire la charge, pas le dos du cycliste. De retour à l’atelier, il en parle à Murdock et au reste de la petite équipe. De cette simple observation naît l’idée du premier produit Cannondale : la remorque à vélo « Bugger », pensée pour partir loin, avec tout le barda accroché derrière, sans exploser ses épaules.
Au départ, ils ne sont pas dans le vélo directement. Avant Cannondale, ils fabriquaient des éléments préfabriqués en béton pour le bâtiment, puis ils ont cherché des domaines où l’innovation pouvait faire la différence : équipements de camping, climatiseurs, et même un moteur fonctionnant à l’ammoniac. Mais très vite, la remorque Bugger a pris le devant de la scène.
Autour de Joe et Murdock, la petite équipe s’étoffe. Ron Davis, un ancien de CBS Laboratories, arrive avec une idée brillante : un attelage sous la selle combinant un ressort de torsion en Lexan, parfait pour accrocher la remorque « Bugger » proprement et solidement. John Wistrand s’occupe quant à lui de dessiner les sacoches en tissu et les porte-bagages flexibles. Fidèle à son rôle de patron-bricoleur, Joe s’occupe personnellement de la sélection des matériaux et de la supervision de la fabrication, assurant que chaque pièce porte la marque de l’aventure.
Le nom de la marque, lui aussi, sort tout droit du terrain. En 1970, Joe envoie un certain Pete Meyers faire installer la ligne téléphonique de la boîte. Le gars se retrouve devant un mur : quand la compagnie demande sous quel nom ouvrir le compte, il n’a rien de précis. Alors, il regarde autour, voit un vieux canon rouillé marqué « dale », distingue le panneau du passage à niveau « Cannon » juste à côté, à la gare de Cannondale sur la ligne Metro North, et dans un éclair, il crée « Cannondale ». Dans une autre version, c’est Joe lui-même, depuis une cabine téléphonique fixée sur la gare, qui, en levant les yeux, lit « Cannondale » sur le mur et donne ce nom à son entreprise. Quoi qu’il en soit, le projet Montgomery-MacGregor trouve son identité dans cet environnement de rails, de briques et de cornichons.
Rapidement, après avoir conquis le marché des sacoches et équipements légers, la petite troupe frappe fort en présentant au Salon du vélo de New York ses remorques « Bugger », ses sacoches robustes et porte-bagages ingénieux. Le succès est fulgurant : en moins de six mois, Cannondale devient le premier fabricant mondial de sacoches légères pour vélos, et en moins de 20 mois, plus de 2 500 revendeurs dans le monde passent commande. Joe gère la stratégie et le marketing, tandis que Murdock s’occupe de la technique et de la production, transformant leur atelier au-dessus de l’usine de cornichons en une vraie usine à rêves cyclistes.
Mais Joe Montgomery a plus d’un tour dans son sac. Au début des années 1980, lui et Murdock décident qu’il est temps d’attaquer le cœur du vélo : fabriquer une machine à leur image, solide, légère, capable d’embarquer des kilomètres et du matériel. Ils confient au concepteur Todd Patterson la lourde mission d’inventer un cadre en aluminium révolutionnaire. En 1983, naît le FT500, un randonneur bleu marine, d’une robustesse et d’une légèreté qui portent toute l’ingéniosité des deux fondateurs.
Cannondale n’est pas le premier à jouer avec l’aluminium, mais ils voient plus grand. Là où d’autres se contentent de tubes aux mêmes diamètres que l’acier, Cannondale ose les gros diamètres, les tubes oversize, qui donnent rigidité, poids plume et nervosité aux cadres. Cette vision bouscule les habitudes et séduit les baroudeurs exigeants. Certes, les premiers modèles sont parfois un peu raides, mais ils tracent droit, répondent au doigt et à l’œil, avec la robustesse d’un tank prêt à affronter les chemins les plus rudes.
La série CAAD, emblématique, confirme cette ligne de conduite, avec son aluminium avancé qui, au fil des modèles, gagne en confort sans lâcher son mordant de compétition. Le CAAD3 sort en 1997, suivi du CAAD4 avec ses haubans en S, une vraie révolution pour rouler longtemps sans que ton dos crie grâce.
Toujours dans cette lignée d’innovations folles, la marque sort la fourche « Lefty », ce monobras quasi extraterrestre qui divise au début, mais qui finit par prouver qu’on peut allier légèreté et rigidité. Dans les années 90, le Super V fait sensation, un VTT tout suspendu que personne n’oublie avec ses bases arrière surélevées et sa suspension de pointe. Le Raven, un dérivé ultra-tech, mélange carbone et aluminium dans une structure osée. Plus tard, en 2004, le Six13 innove en inversant le mix carbone/alu habituel, avec une machine si légère qu’elle provoque un slogan provoc’ : « Légalisez mon Cannondale », défiant la limite de poids imposée par l’UCI.
Côté compétition, Cannondale fait aussi parler la poudre. Dès 1994, son équipe Volvo-Cannondale en VTT se taille une place d’honneur avec des médailles aux mondiaux et aux JO, portée par des noms comme Alison Sydor, Tinker Juarez, Cadel Evans ou Anne-Caroline Chausson 🇫🇷. Sur la route, la marque brille avec des victoires notables au Giro d’Italie et au Tour de France, grâce à des coureurs comme Mario Cipollini qui transforme ses vélos en légendes personnalisées. Premier coureur à faire peindre ses cadres à la couleur de ses maillots, rose ou jaunes ! Une révolution à l'époque.