1 300 kilomètres, 13 000 mètres de dénivelé positif, plusieurs jours de vélo, des nuits dehors et une traversée de l’Espagne en autonomie. La Desertus Bikus n’est pas une course cycliste comme les autres. Ici, le chrono compte, mais il ne raconte qu’une partie de l’histoire. Il faut aussi savoir naviguer, choisir son itinéraire, gérer son sommeil, trouver de l’eau, réparer son vélo et continuer à avancer lorsque la fatigue commence à brouiller les décisions.
Née pendant la période du Covid-19, la Desertus Bikus s’est rapidement imposée dans le paysage de l’ultra-cyclisme. Son concept est simple : relier le Pays basque à l’Andalousie en autonomie, en passant par plusieurs secteurs imposés, tout en laissant aux participants une grande liberté pour construire leur propre itinéraire.
Une course où, finalement, le parcours ne se contente pas d’être parcouru : il doit être inventé.
L’histoire de la Desertus Bikus commence en 2020. Son créateur, Yvan Thuayre, connaît déjà le monde du vélo longue distance. Il a notamment créé en 2019 la Pop Ouest Classic, une épreuve de 240 kilomètres et environ 6 600 mètres de dénivelé positif au Pays basque.
Pendant le confinement, alors qu’il se trouve en Andalousie, il profite de la situation pour parcourir l’Espagne à vélo. Il découvre progressivement un territoire particulièrement adapté à une nouvelle forme d’épreuve : des routes secondaires, des pistes, de vastes espaces sauvages et plusieurs régions désertiques.
L’idée prend forme : pourquoi ne pas imaginer une traversée du pays, du nord au sud, en donnant aux participants une grande liberté dans le choix de leur route ?
Le projet devient la Desertus Bikus.
L'organisation présente aujourd'hui cette aventure autour d'une question simple : « Jusqu'où peut-on aller seul ? » Elle revendique également une inspiration venue des premiers rallyes-raids, notamment l'esprit des premiers Paris-Dakar.
C’est ce qui distingue le plus la Desertus Bikus d’une course cycliste traditionnelle. L’organisation définit plusieurs secteurs ou checkpoints obligatoires, qui doivent être validés. Entre ces points, en revanche, le choix de l’itinéraire appartient au coureur.
Deux participants peuvent ainsi quitter le même checkpoint et prendre deux directions complètement différentes. L’un privilégiera une route plus longue mais plus roulante, l’autre une piste permettant de gagner quelques kilomètres. Un troisième pourra faire un détour pour trouver de l’eau ou un ravitaillement.
Le parcours devient alors une succession de décisions. Et ces décisions sont prises avec de moins en moins de lucidité à mesure que les kilomètres et les nuits s’accumulent.
La première Desertus Bikus a lieu en avril 2022, avec un départ d’Anglet et une arrivée à Nerja, en Andalousie. Le parcours représente alors environ 1 250 kilomètres et 12 500 mètres de dénivelé positif, avec quatre checkpoints et un délai maximal de neuf jours.
Pour une première édition, le succès est immédiat : les 200 places proposées trouvent rapidement preneur. Le plateau mélange des spécialistes de l’ultra-distance et des cyclistes venus avant tout chercher une aventure. Parmi les noms présents figurent notamment Sofiane Sehili et Laurent Boursette.
La victoire revient à Victor Bouscavet, qui boucle le parcours en environ deux jours et seize heures. Ce résultat illustre déjà le paradoxe de la Desertus : une même épreuve peut être vécue de façons radicalement différentes.
Pour certains, la traversée représente près d’une semaine d’aventure. Pour les meilleurs spécialistes de l’ultra, elle devient une course de plusieurs dizaines d’heures où chaque arrêt doit être calculé.
La difficulté de la Desertus ne réside pas uniquement dans les chiffres annoncés. Les paysages désertiques peuvent être magnifiques lorsque les conditions sont bonnes, mais la pluie peut complètement transformer le terrain.
Lors de la première édition, certaines portions du désert de Gorafe se sont ainsi transformées en bourbier. La terre collante s’accumulait sur les pneus et rendait la progression particulièrement difficile.
C’est une caractéristique essentielle de l’épreuve : le participant doit être capable de s’adapter. Un itinéraire parfait sur une carte peut devenir un mauvais choix quelques heures plus tard.
En 2023, la Desertus Bikus conserve son ADN mais fait évoluer son parcours. Les participants passent notamment par les Monegros, le Barranco del Río Dulce, le désert de Gorafe et les Sierras Subbéticas.
Le délai maximal est alors ramené à huit jours.
Cette évolution traduit bien la philosophie de l’organisation. La Desertus n’est pas pensée comme une course dont le parcours doit rester éternellement identique. Les secteurs peuvent changer et les participants doivent chaque année reconstruire leur stratégie.
Le nom reste le même. L’aventure, elle, n’est jamais exactement la même.
En 2024, le départ quitte Anglet pour Hasparren et l’arrivée est déplacée jusqu’au Portugal, à Setúbal. Le parcours atteint environ 1 400 kilomètres et 13 000 mètres de dénivelé positif, avec sept checkpoints.
La course change alors de dimension. Elle n’est plus simplement une nouvelle épreuve expérimentale de l’ultra-cyclisme français. Elle commence à attirer une communauté plus importante et à construire sa propre identité.
Cette identité repose sur un équilibre particulier : une organisation suffisamment structurée pour proposer un véritable défi sportif, mais suffisamment ouverte pour conserver une forte dimension d’aventure individuelle.
Les éditions suivantes continuent de faire évoluer le tracé. En 2025, la course revient vers l’Andalousie, avec une arrivée à Almuñécar. En 2026, le parcours se rapproche de 1 200 kilomètres, mais présente environ 16 000 mètres de dénivelé positif.
Le profil des vainqueurs montre également l’évolution de l’épreuve. En 2026, Florian Moreau s’impose en environ deux jours et huit heures.
En quelques années, la Desertus Bikus est ainsi passée d’une aventure imaginée pendant le Covid à une épreuve reconnue du monde de l’ultra-cyclisme.
Préparer une Desertus ne consiste pas simplement à devenir capable de rouler 1 300 kilomètres. Il faut apprendre à fonctionner pendant plusieurs jours avec un sommeil réduit, une alimentation prise essentiellement en roulant et un vélo chargé.
Il faut également être autonome mécaniquement. Une crevaison est banale sur une sortie de 100 kilomètres. Elle prend une autre dimension lorsqu’elle intervient au milieu de la nuit, à plusieurs centaines de kilomètres de l’arrivée, avec encore plusieurs jours de course devant soi.
Même chose pour la navigation. Sur une course traditionnelle, le cycliste peut suivre le parcours fourni par l’organisation. Sur la Desertus, il faut régulièrement se demander : où passer, quelle route choisir, où trouver de l’eau et quand dormir ?
Ces décisions font partie intégrante de la compétition.
Il n’existe évidemment pas de vélo officiel de la Desertus Bikus. Pour une première participation, un gravel ou un vélo all-road confortable constitue cependant une base particulièrement logique.
Un montage avec des pneus de l’ordre de 40 à 45 millimètres, en tubeless, permet de chercher un compromis entre rendement sur route et capacité à absorber les portions plus difficiles.
La priorité n’est pas nécessairement de construire le vélo le plus léger possible. Après plusieurs centaines de kilomètres, la fiabilité devient beaucoup plus importante que quelques centaines de grammes économisés.
Transmission, pneus, éclairage, GPS, autonomie électrique et capacité à transporter de l’eau sont donc essentiels.
Une préparation spécifique doit progressivement apprendre au corps à enchaîner les journées. Il ne suffit pas de réussir une fois une sortie de 300 kilomètres. Le véritable objectif est de pouvoir faire, par exemple, 200 kilomètres le samedi puis 150 le dimanche, et recommencer.
Puis viennent la nuit, les sacoches, l’autonomie et les conditions météorologiques moins favorables.
Sur six mois, une préparation cohérente peut progressivement passer d’une dizaine d’heures de vélo hebdomadaire à 12 ou 15 heures dans les périodes les plus chargées, avant une phase d’affûtage.
Les sorties longues et les week-ends « back-to-back » deviennent alors plus importants que la recherche permanente de vitesse.
Car la Desertus récompense une qualité très particulière :
la capacité à continuer.
Le sommeil constitue l’une des grandes stratégies de l’ultra-distance. Certains participants choisissent de dormir relativement longtemps et d’accepter une progression plus lente. D’autres réduisent fortement leur temps de sommeil pour parcourir davantage de kilomètres chaque jour.
Pour une première participation, une stratégie raisonnable peut consister à viser environ quatre à six heures de sommeil par nuit, tout en conservant la possibilité d’adapter cette durée à son état de fatigue.
Car la privation de sommeil n’est pas seulement une question de performance. Elle modifie la capacité à prendre des décisions, à naviguer et à gérer les risques.
Or ce sont précisément ces compétences qui sont essentielles sur la Desertus.
À vélo, pendant plusieurs heures, il est relativement facile de manger régulièrement. Pendant plusieurs jours, c’est une autre histoire.
L’objectif est de maintenir un apport important en glucides tout en variant les textures et les aliments : gels et barres peuvent côtoyer sandwiches, bananes, compotes, pâtisseries ou boissons sucrées.
Les ravitaillements dans les villages et commerces espagnols deviennent alors presque aussi importants que les kilomètres eux-mêmes.
Et il y a une règle fondamentale : ne pas attendre d’avoir faim pour manger.
C’est peut-être finalement la meilleure façon de comprendre la Desertus Bikus.
Sur le papier, il s’agit d’une course : 1 300 kilomètres, 13 000 mètres de dénivelé, des checkpoints et un temps limite.
Mais sur le terrain, chaque participant vit une épreuve différente. Le choix d’un itinéraire, un détour pour trouver de l’eau, une heure de sommeil supplémentaire, une crevaison, une nuit passée dehors ou une météo inattendue peuvent modifier complètement la trajectoire de l’aventure.
C’est ce qui fait son identité.
La Desertus Bikus ne demande pas seulement :
« Combien de kilomètres peux-tu parcourir ? »
Elle pose une question beaucoup plus large :
« Jusqu’où peux-tu aller seul, et comment vas-tu t’y prendre pour y arriver ? »
L’édition 2027 est annoncée du 10 au 16 avril, avec environ 1 300 kilomètres et 13 000 mètres de dénivelé positif. Six secteurs obligatoires devraient représenter environ 200 kilomètres du parcours, laissant à nouveau une grande liberté aux participants pour construire leur itinéraire. En quelques années seulement, la Desertus Bikus a construit une histoire singulière dans le monde du vélo. Elle est née d’un confinement, d’une envie de parcourir l’Espagne et d’une idée simple : donner aux cyclistes des points à atteindre et les laisser décider du chemin. Depuis, elle a grandi.
Mais son principe fondamental reste le même : l’organisation fixe les contraintes. Le cycliste construit son aventure.