Il y a des gens qui prennent leur vélo pour aller chercher le pain. Et puis il y a ceux qui trouvent raisonnable de traverser l’Espagne sur plus de mille kilomètres, avec des nuits dehors, des cols, du désert, quelques kilos de matériel et cette idée légèrement inquiétante que personne ne viendra les chercher s’ils se trompent de chemin. La Desertus Bikus appartient évidemment à la seconde catégorie.
Créée dans le sillage étrange de l’année 2020, l’épreuve est née d’une idée de Yvan Thuayre, déjà familier des longues distances. Pendant le confinement, alors qu’il se trouve en Andalousie, il sillonne l’Espagne à vélo. Le pays offre tout ce qu’il faut à l’imagination d’un organisateur un peu aventureux : des routes oubliées, des pistes, des espaces immenses, des montagnes et des paysages qui donnent parfois l’impression que la civilisation a simplement oublié de revenir.
Le principe paraît simple. On fixe des points de passage obligatoires, puis on laisse les cyclistes se débrouiller entre eux. Pas de route unique à suivre, pas de parcours soigneusement dessiné pour éviter toute surprise. Il faut choisir. Prendre la route qui semble rapide ou celle qui paraît moins mauvaise. Chercher de l’eau. Calculer un détour. Faire confiance au GPS, puis découvrir qu’un GPS n’a jamais eu à pousser un vélo dans la boue.
C’est là que la Desertus devient autre chose qu’une course d’ultra-distance. Elle devient une affaire de décisions. Et les décisions, après plusieurs centaines de kilomètres et quelques nuits trop courtes, cessent d’être aussi brillantes qu’au départ. Une piste qui semblait parfaite sur une carte peut devenir un piège. Une route goudronnée peut s’éterniser. Un raccourci peut coûter deux heures. L’Espagne, elle, ne commente pas. Elle attend.
La première édition, en 2022, relie Anglet à Nerja, sur environ 1 250 kilomètres et 12 500 mètres de dénivelé positif. Deux cents participants prennent le départ. Certains viennent chercher la performance, d’autres une aventure dont ils ne savent pas encore très bien comment ils parleront à leur retour. Victor Bouscavet l’emporte en environ deux jours et seize heures. Pour beaucoup, cette durée aurait déjà constitué une expérience mystique. Pour les spécialistes de l’ultra, c’est simplement le début d’un long calcul.
Les années suivantes font évoluer le terrain de jeu. Les Monegros, le désert de Gorafe, les Sierras Subbéticas et d’autres secteurs viennent modifier les habitudes. En 2024, le départ passe par Hasparren et l’arrivée s’installe à Setúbal, au Portugal. En 2025, retour vers l’Andalousie. En 2026, le parcours se rapproche des 1 200 kilomètres, mais affiche près de 16 000 mètres de dénivelé. Les chiffres changent. La philosophie, elle, reste obstinément la même : donner des contraintes, puis rendre le reste aux coureurs.
Car le véritable adversaire n’est pas seulement la distance. C’est le corps quand il commence à négocier. Le sommeil devient une monnaie. La nourriture, une stratégie. Une crevaison, une petite catastrophe logistique. Une batterie vide, une conversation assez sérieuse avec soi-même. Il faut réparer, manger, boire, naviguer et décider alors que le cerveau réclame surtout une chambre, une douche et le droit de ne plus réfléchir.
C’est probablement ce qui rend la Desertus Bikus aussi singulière. Elle ne promet pas seulement de rouler longtemps. Elle demande de vivre avec l’incertitude. Certains chercheront le chrono, d’autres prendront davantage le temps de dormir et de regarder autour d’eux. Tous finiront par découvrir une vérité assez peu spectaculaire, mais difficile à contourner : à un moment, il ne reste plus grand-chose à faire sinon continuer.
Et c’est peut-être cela, finalement, que cette étrange traversée raconte le mieux. Pas la victoire. Pas même le vélo. Seulement cette vieille obstination humaine qui consiste à regarder un horizon beaucoup trop loin et à décider, malgré tout, d’aller voir ce qu’il y a derrière.