Dans le monde du gravel, l'innovation est constante. Géométrie, transmissions, matériaux, largeur des pneus : chaque saison apporte son lot de nouveautés. Mais en 2026, Scott a décidé de franchir une étape radicale en explorant un territoire encore largement inexploré : celui des roues de 32 pouces.
À l’occasion de l’Unbound Gravel 200, l’une des courses les plus exigeantes et emblématiques du calendrier mondial, la marque suisse a dévoilé un prototype extrême : le Scott Addict RC Gravel 32. Deux pilotes de premier plan, Cameron Jones — vainqueur en titre — et Robin Gemperle, ont été choisis pour tester cette machine hors normes en conditions réelles.
L’objectif était clair : démontrer les avantages d’un diamètre de roue supérieur à tout ce qui existe actuellement dans le gravel, dominé par les standards 700c (29 pouces) et, dans une moindre mesure, 650b. Mais ce qui devait être une démonstration technologique s’est transformé en leçon grandeur nature des limites physiques du concept.
L’Unbound Gravel n’est pas une course comme les autres. Avec ses 200 miles (plus de 320 km), ses pistes imprévisibles, ses changements météorologiques brutaux et ses sections techniques, elle agit comme un révélateur sans concession des qualités — et des faiblesses — du matériel.
En 2026, les conditions se sont rapidement dégradées. Après une période sèche, des pluies ont transformé certaines portions du parcours en véritables bourbiers. La fameuse « peanut butter mud », cette boue épaisse et collante typique du Kansas, a fait son apparition. Ce type de terrain est redouté par tous les coureurs : il colle aux pneus, s’accumule dans les cadres, et peut littéralement immobiliser un vélo en quelques mètres.
C’est dans ce contexte que le prototype Scott a été mis à l’épreuve.
Sur le papier, le Scott Addict RC Gravel 32 est une prouesse d’ingénierie. Adapter un cadre gravel à des roues de 32 pouces impose de revoir entièrement la conception.
Les ingénieurs ont travaillé sur plusieurs axes :
- Une fourche extrêmement ouverte pour permettre le passage d’une roue de plus grand diamètre.
- Des bases arrière allongées afin de préserver un minimum de dégagement.
- Une géométrie ajustée pour maintenir une position de pilotage efficace malgré la hauteur accrue.
- Un cadre en carbone optimisé pour conserver rigidité et légèreté malgré les contraintes supplémentaires.
Les roues, développées en collaboration avec Industry Nine, étaient entièrement prototypes. Elles étaient associées à des pneus Schwalbe RX de 50 mm, eux aussi conçus spécifiquement pour ce projet.
L’ensemble était complété par un groupe SRAM RED AXS XPLR 13 vitesses, référence actuelle en matière de transmission gravel haut de gamme.
Sur le plan théorique, tout semblait cohérent. Mais la réalité du terrain allait rapidement contredire les hypothèses.
Pourquoi aller vers des roues plus grandes ?
La réponse tient en quelques principes mécaniques fondamentaux :
- Une roue de plus grand diamètre franchit plus facilement les obstacles (pierres, racines, ornières).
- Elle conserve mieux sa vitesse sur terrain accidenté.
- Elle réduit l’angle d’attaque, ce qui améliore le rendement.
- Elle absorbe mieux les vibrations à haute vitesse.
Ces avantages sont bien connus en VTT, où le passage du 26 au 29 pouces a profondément transformé la discipline. Le gravel, qui se situe à la frontière entre route et tout-terrain, semblait être un terrain logique pour pousser encore plus loin cette évolution.
Dans des conditions sèches et roulantes, les premiers retours internes étaient très prometteurs. Le vélo offrait une sensation de stabilité impressionnante et une capacité de franchissement supérieure.
Mais ces avantages reposent sur une hypothèse implicite : un terrain relativement propre.
Le talon d’Achille du prototype réside dans un paramètre souvent sous-estimé : le dégagement entre le pneu et le cadre.
Avec des roues de 32 pouces et des pneus de 50 mm, les contraintes d’intégration deviennent extrêmes. Même en allongeant les bases et en ouvrant la fourche, il est impossible de créer un espace aussi généreux que sur un vélo conçu pour des roues plus petites.
Or, dans des conditions boueuses, cet espace est vital.
La boue ne se contente pas de salir : elle s’accumule. Elle se compacte. Elle transforme un espace fonctionnel en un point de blocage.
Sur le prototype Scott, ce phénomène s’est produit rapidement.
Lorsque les coureurs ont rencontré les premières sections humides, la situation s’est dégradée en quelques minutes.
La boue du Kansas est particulièrement problématique :
- Elle est collante et adhère fortement aux pneus.
- Elle s’agglomère en couches successives.
- Elle ne se détache pas facilement sous l’effet de la rotation.
Avec un pneu de grand diamètre, la surface exposée est plus importante. Cela signifie que chaque rotation du pneu collecte davantage de matière.
Dans un espace réduit entre le pneu et le cadre, cette accumulation devient rapidement critique. La boue remplit l’espace disponible, puis se compacte jusqu’à empêcher toute rotation.
C’est exactement ce qui s’est produit.
Selon plusieurs témoignages, notamment relayés sur Reddit et dans la communauté gravel, les pilotes ont été confrontés à un blocage total des roues.
Ce n’était pas une simple perte de rendement ou une gêne passagère.
Le vélo s’est arrêté.
La roue ne tournait plus.
Dans ce type de situation, les coureurs n’ont pas d’autre choix que de descendre et de tenter de dégager la boue manuellement. Mais dans une course comme l’Unbound, chaque arrêt est coûteux, et certaines sections sont si longues et boueuses que le problème se répète immédiatement.
Le prototype, conçu pour exceller, s’est transformé en handicap majeur.
Le paradoxe du 32 pouces apparaît ici clairement.
Ce qui constitue un avantage en conditions sèches devient un inconvénient en conditions humides :
- Plus de surface de contact = plus de boue accumulée.
- Plus grand diamètre = plus de levier pour la boue qui bloque la rotation.
- Moins de dégagement relatif = accumulation plus rapide.
Autrement dit, l’architecture même qui rend ce vélo performant dans certaines conditions le rend vulnérable dans d’autres.
Ce n’est pas un défaut mineur : c’est une limite structurelle.
Le phénomène de blocage par la boue n’est pas nouveau. Tous les cyclistes qui roulent en cyclocross ou en gravel l’ont déjà expérimenté.
Mais avec le 32 pouces, le problème change d’échelle.
Sur un vélo classique, un bon dégagement permet souvent à la boue de s’évacuer partiellement. Le pneu peut continuer à tourner, même difficilement.
Sur le prototype Scott, l’équilibre est rompu. Une fois l’espace saturé, il n’y a plus aucune marge.
Le système atteint un point de rupture.
Scott avait anticipé le problème en augmentant le dégagement au maximum des possibilités du design actuel.
Mais cela pose une question fondamentale : peut-on réellement adapter des roues de 32 pouces à un cadre de gravel sans compromis majeurs ?
Pour augmenter significativement le dégagement, il faudrait :
- Allonger encore davantage les bases (au détriment de la maniabilité).
- Relever le boîtier de pédalier (impact sur la stabilité).
- Modifier radicalement la géométrie globale.
- Accepter une perte d’efficacité sur route.
Autrement dit, le vélo cesserait d’être un gravel polyvalent pour devenir une machine très spécialisée.
Face à ces résultats, Scott a rapidement clarifié sa position : ce prototype ne sera pas commercialisé dans sa forme actuelle.
Ce choix est logique.
Mettre sur le marché un vélo incapable de fonctionner dans des conditions humides — fréquentes en gravel — serait risqué, voire dangereux.
La marque préfère poursuivre ses recherches en interne.
Le projet n’est pas abandonné, mais il est clairement remis en question.
La question reste ouverte.
Le concept n’est pas absurde. Au contraire, il repose sur des bases physiques solides. Mais son application au gravel pose des défis spécifiques.
Plusieurs pistes pourraient être explorées :
- Des cadres entièrement repensés, avec des dégagements extrêmes.
- Des pneus conçus pour limiter l’adhérence de la boue.
- Des solutions actives d’évacuation (formes de cadre, matériaux, traitements de surface).
- Une spécialisation du 32 pouces pour des courses sèches uniquement.
Il est également possible que ce format trouve sa place dans des niches spécifiques, plutôt que dans une pratique généraliste.
Ce prototype illustre une réalité essentielle : en cyclisme, chaque innovation est un compromis.
Améliorer un paramètre entraîne souvent la dégradation d’un autre.
Le 32 pouces améliore la vitesse et le franchissement, mais aggrave la gestion de la boue.
L’Unbound Gravel, avec ses conditions extrêmes, agit comme un filtre impitoyable. Il ne récompense pas seulement la performance brute, mais la robustesse et la polyvalence.
Dans ce contexte, le prototype Scott a échoué — non pas par manque d’ingéniosité, mais parce qu’il n’était pas adapté à l’ensemble des contraintes du terrain réel.
Qualifier ce projet d’échec serait réducteur.
Il s’agit plutôt d’une validation expérimentale d’une limite.
Scott a démontré que le 32 pouces fonctionne — mais seulement dans certaines conditions. Et surtout, que sans une refonte profonde du design, ce format reste incompatible avec les réalités du gravel humide.
C’est précisément le rôle d’un prototype : tester, échouer, comprendre.
Et dans ce cas précis, la leçon est claire : dans la boue, la taille ne fait pas tout.