Au milieu des années 2010, Specialized avait un problème de perception. Leurs vélos électriques de l'époque, les Turbo Levo (VTT) et Vado (Urbain), étaient puissants mais massifs. L'idée de mettre une batterie de 5 kg et un moteur de 3 kg sur un cadre de route en carbone était une hérésie pour les puristes de la marque.
L'anecdote du prototype masqué : Pour tester les premières versions du moteur SL 1.1 sans attirer l'attention des espions industriels ou des journalistes, les ingénieurs roulaient sur des cadres de Diverge (leur vélo de gravel) lourdement modifiés. Le moteur était si petit qu'en passant à côté d'autres cyclistes dans les montées de la Silicon Valley, personne ne se doutait que le vélo était assisté. Ils appelaient cela le "furtif".
Le défi du poids plume : L'objectif de fabrication était d'atteindre un poids total inférieur à 12,5 kg. Pour y parvenir, ils ont dû revoir la structure même du carbone. Au lieu d'insérer le moteur dans un berceau pré-moulé, ils ont conçu le moteur et le cadre simultanément pour que le moteur agisse presque comme un élément structurel, minimisant les renforts inutiles.
Contrairement à la majorité des fabricants qui assemblent des pièces venant de partout, Specialized a créé une division dédiée en Suisse : Specialized Turbo Technologies.
Pourquoi la Suisse ? Parce que c'est le pays de l'horlogerie et de la micro-mécanique. Le moteur SL 1.1 a été conçu pour tourner à des cadences de pédalage élevées (entre 70 et 100 tours/minute), là où les cyclistes de route sont les plus efficaces. Les moteurs classiques de l'époque s'essoufflaient dès que le cycliste pédalait trop vite.
Le "Clutch" (L'embrayage) : La plus grande fierté des ingénieurs sur le SL 1.1 était son système de débrayage interne. Lorsque vous dépassez 25 km/h (la limite légale en Europe), le moteur se déconnecte totalement de la transmission. L'anecdote raconte qu'ils passaient des journées entières à tester la résistance de roulement sur des bancs d'essai pour s'assurer que le cycliste ne sente aucune "traînée" magnétique. Ils voulaient que le passage de "assisté" à "musculaire" soit imperceptible.
Si le premier Creo était une révolution, il avait un défaut : son bruit. Dans le silence d'une ascension en col de montagne, le sifflement du moteur pouvait être agaçant.
Le "Piano" du moteur : Pour le développement du SL2 (moteur SL 1.2), Specialized a embauché des ingénieurs acousticiens. Ils ont découvert que le bruit ne venait pas seulement des engrenages, mais de la résonance du cadre en carbone qui agissait comme une caisse de résonance (comme une guitare).
Fabrication innovante : Sur le SL2, le carter du moteur a été redessiné avec des nervures internes pour briser les ondes sonores. Ils ont également utilisé des engrenages hélicoïdaux (coupés en angle) plutôt que droits pour une transition plus fluide et silencieuse entre les dents. Le résultat est une réduction de 40 % du bruit perçu, transformant le sifflement électrique en un murmure presque inaudible.
Le passage du Creo SL au SL2 a marqué la fusion entre la route et le gravel. Les cyclistes voulaient des pneus de plus en plus larges pour le confort et l'adhérence.
Le casse-tête de la chaîne : Le défi de fabrication majeur était de faire passer des pneus de 47 mm tout en gardant une transmission de route standard. Normalement, un pneu large demande des bases arrières plus longues, ce qui rend le vélo pataud. Les ingénieurs ont dû décaler légèrement la ligne de chaîne et affiner les parois de carbone du tube de selle à des niveaux extrêmes pour gagner quelques millimètres critiques.
Le Future Shock 3.0 : Fabriquer une suspension de 20 mm de débattement qui se loge à l'intérieur du tube de direction sans ajouter de poids excessif a été un enfer logistique. Pour le SL2, ils ont introduit des ressorts de différentes fermetés interchangeables. L'anecdote de test ? Les pilotes essayeurs ont parcouru des milliers de kilomètres sur les pavés de Paris-Roubaix pour s'assurer que le système ne prendrait pas de jeu après des millions de micro-chocs.
Une anecdote amusante concerne le design de la batterie externe (le Range Extender).
Le test du porte-bidon : Au début, Specialized craignait que les vibrations sur les routes défoncées ne fassent s'éjecter la batterie externe. Ils ont dû fabriquer un câble de connexion spécifique avec un système de verrouillage rotatif, car lors des premiers tests en Gravel, les batteries avaient tendance à se débrancher toutes seules à cause des secousses.
L'optimisation du Firmware : Le logiciel "Mission Control" a été développé par une équipe de développeurs venus de l'industrie du jeu vidéo. Ils ont créé un algorithme qui calcule la consommation d'énergie en temps réel en fonction du dénivelé (via GPS). Si vous entrez votre parcours, le vélo calcule qu'il doit vous donner $150\text{ W}$ dans la première bosse mais seulement $100\text{ W}$ dans la seconde pour être sûr que vous rentriez avec $5\text{ %}$ de batterie.
La fabrication des versions S-Works (le haut de gamme) du Creo utilise un carbone spécifique, le FACT 12r. C'est le même matériau utilisé pour les vélos de Julian Alaphilippe ou Remco Evenepoel.
Le prix du détail : Chaque cadre S-Works est fini à la main. Le gain de poids entre un cadre standard et un S-Works ne représente que quelques centaines de grammes, mais pour Specialized, c'est une question de prestige technique : prouver qu'ils peuvent fabriquer le vélo électrique le plus sophistiqué du monde, sans aucun compromis.
Le passage du Creo SL au SL 2 est avant tout une affaire de "nerf". La première génération utilisait le moteur SL 1.1, capable de délivrer un couple de $35\text{ Nm}$ et une puissance en pic de $240\text{ W}$. C'était une assistance discrète, presque timide, conçue pour compenser le poids du vélo en montée.
Le SL 2, avec son moteur SL 1.2, change de braquet : le couple grimpe à $50\text{ Nm}$ et la puissance atteint $320\text{ W}$. On ne parle plus seulement d'un coup de pouce, mais d'une véritable force de propulsion capable d'effacer les pentes les plus raides, le tout avec une réduction sonore drastique grâce à une nouvelle conception des engrenages internes.
La philosophie du vélo a également glissé de la route pure vers une polyvalence totale. Le Creo SL (V1) était limité par un dégagement de pneus de $38\text{ mm}$, ce qui le cantonnait au bitume et aux chemins de terre très carrossables.
Avec le SL 2, Specialized a redessiné le triangle arrière pour accepter des pneus allant jusqu'à $47\text{ mm}$ (voire $2,1$ pouces en roues de $650b$). Cette modification transforme radicalement le comportement du vélo, le rendant capable d'affronter de véritables sentiers de VTT.
Le système de micro-suspension intégré à la potence a lui aussi franchi un palier. Le premier modèle disposait du Future Shock 2.0, une cartouche hydraulique efficace mais aux réglages plus limités.
Le SL 2 introduit le Future Shock 3.0, qui est non seulement plus fluide, mais surtout plus personnalisable. Il permet au cycliste d'ajuster la précharge et la fermeté selon son poids ou le terrain rencontré, offrant une absorption des chocs bien supérieure sur les terrains accidentés.
Sur la balance, la version S-Works du premier Creo affichait environ $12,2\text{ kg}$. Le SL 2 concède un léger embonpoint pour atteindre environ $12,9\text{ kg}$. Ce surpoids de $700\text{ grammes}$ n'est pas dû au moteur, mais au renforcement du cadre pour le gravel intensif, à la présence d'une tige de selle télescopique sur certains modèles et à l'utilisation de pneus beaucoup plus volumineux. C'est le prix à payer pour passer d'un vélo de route "augmenté" à un aventurier tout-terrain.
Le Future Shock 3.0 n'est pas une fourche télescopique classique. C’est une cartouche de $20\text{ mm}$ de débattement située directement au-dessus de la douille de direction. L'intelligence de ce système réside dans le fait qu'il suspend le cycliste et non le vélo. Sur une fourche traditionnelle, c'est tout l'avant du cadre qui plonge. Ici, le vélo reste rigide, nerveux et réactif, tandis que le guidon isole vos mains et vos épaules des impacts. Cela permet de conserver une vitesse de passage supérieure sur les routes dégradées sans sacrifier le rendement au pédalage.
La grande nouveauté de cette version 3.0 est sa modularité totale. Contrairement aux versions précédentes, vous pouvez désormais changer physiquement la fermeté du système en installant l'un des trois ressorts fournis (souple, moyen ou ferme) selon votre morphologie. On peut également ajouter des cales de précharge pour ajuster la résistance initiale. Enfin, une molette hydraulique située sur le sommet de la potence permet, d'un simple clic en roulant, de durcir ou d'assouplir la compression selon que vous passiez d'un bitume parfait à un chemin de terre truffé de nids-de-poule.
C'est via cette interface, anciennement nommée Mission Control, que vous prenez le contrôle total du moteur SL 1.2. L'idée de Specialized est de ne jamais vous faire subir l'assistance, mais de vous permettre de la sculpter à votre image pour qu'elle devienne une extension naturelle de vos jambes.
L'une des fonctions les plus appréciées des puristes est le MicroTune. Plutôt que de basculer entre les modes Eco, Sport et Turbo qui offrent des sauts de puissance parfois brutaux, le MicroTune vous permet de changer l'assistance par paliers de 10 % directement depuis les boutons du cintre. C'est l'outil idéal pour s'aligner exactement sur le rythme d'un compagnon de route en vélo musculaire sans le dépasser involontairement ou, au contraire, pour compenser un vent de face soudain sans vider la batterie.
Le système propose également le Smart Control, une fonction qui élimine l'angoisse de la panne sèche. En entrant la distance ou la durée prévue de votre sortie ainsi que le dénivelé estimé, l'algorithme du vélo gère la puissance en temps réel. Si vous consommez trop d'énergie dans la première moitié du parcours, le moteur réduit discrètement son aide pour vous garantir d'avoir de l'assistance jusqu'au dernier mètre de votre itinéraire.
Enfin, l'application fait office de carnet de santé et de sécurité. Elle permet de surveiller l'état des cellules de la batterie, d'effectuer les mises à jour du moteur en Bluetooth et d'activer le System Lock. Cette fonction verrouille électroniquement le moteur : si quelqu'un tente de dérober le vélo, l'assistance est désactivée et une alerte peut être envoyée sur votre téléphone, transformant le vélo de luxe en une enclume musculaire bien moins attrayante pour un voleur.
C’est un vélo qui possède une âme et une histoire singulière. Souvenez-vous : journée de repos du Tour de France 2019 à Albi. Julian Alaphilippe, alors étincelant Maillot Jaune, s’affiche lors de la sortie de décontraction avec une monture inhabituelle, interdite en compétition mais floquée d'un ruban de cintre jaune monté par ses mécaniciens. Nous avons eu le privilège de tester ce même exemplaire utilisé par le champion français. Un vélo qui, malgré un tarif de 12 499 €, redéfinit les frontières du plaisir cycliste.
Une motorisation sur mesure et une technologie de pointe
Là où beaucoup de concurrents piochent dans les catalogues de motoristes tiers, Specialized a fait le pari de l'indépendance. Ne trouvant pas de système répondant à leurs exigences de fluidité, ils ont développé le moteur central SL 1.1. Pesant moins de 2 kg, ce bloc délivre jusqu'à $240\text{ W}$ d'assistance. Son positionnement très bas, près du boîtier de pédalier, permet d'abaisser le centre de gravité pour offrir une tenue de route d'un naturel déconcertant.
Le reste de la fiche technique est au diapason : cadre en carbone FACT 11r, transmission hybride Shimano Dura-Ace / XTR Di2 pour gérer une cassette de 11-42, et roues Roval CLX 50. Avec 12 kg sur la balance, le S-Works Turbo Creo SL s'impose tout simplement comme le vélo le plus léger de sa catégorie. Son autonomie peut atteindre 195 km grâce à la batterie additionnelle "Range Extender" de 500 g, livrée de série sur cette version.
Des sensations de pilotage loin des clichés
Sur le terrain, l'expérience est à mille lieues des vélos électriques massifs ou des "speedbikes" intrusifs. L’assistance est ici d'une douceur linéaire, proportionnelle à la cadence de pédalage. Pour en tirer le meilleur, il faut s'employer : le moteur se révèle vraiment autour de 90 tours par minute. Le premier mode gomme simplement le poids du vélo, le second vous donne l'illusion d'une grande forme, tandis que le mode Turbo vous permet d'avaler une pente à 6 % à $20\text{ km/h}$ sans s'époumoner.
La magie opère surtout au-delà des $27\text{ km/h}$, vitesse à laquelle l'assistance se coupe. Grâce au système de débrayage, le vélo ne semble pas freiné par son moteur. S'il avoue logiquement un peu moins de vivacité lors des relances brusques qu'un pur vélo de course de 7 kg, son inertie devient un allié une fois lancé. En descente, la précision est chirurgicale, et le système Future Shock 2.0 intégré dans la douille de direction offre un confort étonnant, filtrant les imperfections avec une efficacité prouvée sur les pavés de Paris-Roubaix.
Le futur du cyclisme "Hybride"
Ce test confirme une tendance de fond : l'émergence de vélos légers et discrets, destinés à prolonger les capacités physiques plutôt qu'à les remplacer. Le Specialized Turbo Creo SL ne transforme pas le cyclisme en moto, il en conserve l'effort et la gestuelle. C’est une machine qui permet de rouler plus loin, plus souvent, et de gommer les écarts de niveau au sein d'un groupe.
Face aux critiques qui voient l'assistance électrique avec condescendance, Specialized répond par une machine d'exception qui séduira même les pratiquants les plus expérimentés. À l’heure où chaque grande marque propose sa version du vélo de route hybride, le géant californien signe ici un fer de lance technologique qui, s'il reste onéreux, offre une vision grisante et addictive du sport cycliste moderne.