Dans l'histoire moderne de l'industrie du sport, peu de cas d'école sont aussi fascinants que celui de Decathlon dans le cyclisme. Pendant quarante ans, l'enseigne française a démocratisé le vélo. Avec sa marque B'Twin, elle a mis la France (et une partie de l'Europe) en selle. Le "B'Twin" était le vélo de l'apprentissage, le vélo des balades en famille, le vélo utilitaire. C'était un triomphe de volume et d'accessibilité.
Cependant, ce succès portait en lui les germes d'une frustration stratégique majeure. Les données internes du groupe, analysées au milieu des années 2010, révélaient une tendance cruelle : le "churn" (taux d'attrition) des clients passionnés était catastrophique.
"Nous formions les cyclistes. Nous leur donnions le goût de l'effort. Mais dès qu'ils se considéraient comme des 'vrais' cyclistes, dès qu'ils voulaient performer, ils nous quittaient. Ils avaient honte de rouler sur un vélo de supermarché le dimanche matin. Ils partaient chez Specialized, Trek ou Cannondale. Nous étions l'incubateur de nos concurrents." — Ancien Chef de Produit Cycle chez Decathlon.
Le problème n'était pas seulement technologique, il était identitaire. Dans le cyclisme, le vélo est un marqueur social. Il dit qui vous êtes. Et jusqu'en 2018, rouler en Decathlon disait : "Je débute". Pour briser ce plafond de verre, il ne suffisait pas de fabriquer de meilleurs vélos. Il fallait tuer le père. Il fallait créer une marque qui ne soit pas Decathlon, tout en étant Decathlon. C'est ainsi qu'est née l'idée de Van Rysel.
En 2018, sous l'impulsion de Nicolas Pierron et avec la bénédiction de la famille Leclercq (fondateurs), Decathlon opère une segmentation radicale de son univers cycle. La marque monolithique B'Twin éclate en plusieurs entités autonomes :
Triban : Pour le cyclotourisme et le vélo confort.
Rockrider : Pour le VTT.
Van Rysel : Pour la performance pure (Route et Triathlon).
Cette autonomie était cruciale. Van Rysel a obtenu le droit de ne plus penser "prix bas", mais de penser "performance maximale", le prix n'étant qu'une résultante de l'optimisation industrielle, et non un point de départ contraignant la qualité.
Le choix du nom "Van Rysel" est un coup de génie marketing. Littéralement "De Lille" en flamand, il ancre la marque dans un terroir sacré.
Le siège de la marque est situé au B'Twin Village à Lille, à quelques kilomètres de la frontière belge, au cœur des Flandres.
Légitimité historique : C'est la terre du Paris-Roubaix, des pavés, du vent latéral et des monts des Flandres. C'est là que le cyclisme est une religion.
Sonorité internationale : Pour un client américain, chinois ou espagnol, "Van Rysel" sonne belge ou néerlandais. Cela évoque la rigueur, la tradition cycliste et la robustesse. Cela efface instantanément l'image "Discount français".
Pour réussir, Nicolas Pierron ne s'est pas contenté d'ingénieurs généralistes. Il a recruté des passionnés, des anciens coursiers élites et des experts en matériaux composites. L'équipe s'est installée dans un "bunker" créatif à Lille avec une mission : concevoir des vélos capables de gagner des étapes du Tour de France.
"Notre cahier des charges a changé du tout au tout. Avant, on nous demandait : 'Fais un vélo à 1000 euros'. Avec Van Rysel, la consigne est devenue : 'Fais un vélo capable de battre le Tarmac de Specialized, et ensuite on verra combien il coûte'." — Ingénieur R&D Van Rysel.
Pour être pris au sérieux, Van Rysel devait prouver sa valeur sur le terrain de la science. Le cyclisme moderne ne se joue plus au feeling, il se joue en watts économisés et en grammes gagnés.
L'aérodynamisme est le facteur numéro un de la performance au-dessus de 15 km/h. Van Rysel a frappé un grand coup en collaborant avec l'ONERA (Office National d'Études et de Recherches Aérospatiales), le laboratoire français qui travaille pour Airbus et Dassault Aviation.
Les ingénieurs ont utilisé la CFD (Mécanique des Fluides Numérique) pour sculpter les tubes des modèles FCR (Fast Racer) et RCR (Racer).
Le concept NACA : Les tubes reprennent les profils NACA (National Advisory Committee for Aeronautics) tronqués (forme de "Kamm Tail") pour tromper l'air et réduire la traînée sans sacrifier la rigidité latérale.
L'intégration totale : Sur les modèles haut de gamme, aucun câble n'est visible. Le cockpit (guidon + potence) a été conçu en une seule pièce de carbone pour fendre l'air.
Van Rysel ne fabrique pas son carbone (comme 99% des marques), mais elle conçoit ses propres plans de drapage ("Lay-up").
Un cadre comme le RCR Pro est composé de plus de 500 feuilles de carbone pré-imprégné, posées manuellement dans le moule.
Fibres HM (Haut Module) : Utilisées pour la rigidité (transmission de puissance) au niveau du boîtier de pédalier et de la douille de direction.
Fibres HR (Haute Résistance) : Utilisées pour la durabilité et la résistance aux chocs.
Le résultat est un cadre pesant environ 790 grammes (taille M, peint), un chiffre qui le place directement face aux cadres les plus prestigieux du marché (Canyon Ultimate, Cervélo R5).
C'est ici que Van Rysel surprend le plus. Alors que la logique de masse voudrait que l'on se concentre uniquement sur le carbone, la marque a choisi de s'attaquer au Titane, le métal noble par excellence.
Le titane (Ti 3Al-2.5V) possède des propriétés magiques pour le cycliste :
Résilience : Il agit comme un ressort naturel, absorbant les vibrations haute fréquence de la route bien mieux que le carbone ou l'aluminium.
Durabilité : Il ne rouille pas, ne craint pas les chocs, et sa durée de vie est quasi infinie.
Cependant, le titane est un enfer à travailler. Il nécessite une atmosphère inerte (argon) pour la soudure, sinon il se contamine et casse. C'est un travail d'artisan.
Pour crédibiliser sa démarche, Van Rysel n'a pas sourcé des tubes génériques en Chine. Ils sont allés chercher Dedacciai, la légende italienne basée près de Milan.
Le cadre Van Rysel EDR Ti (et ses déclinaisons Gravel) utilise des tubes Dedacciai "K19" ou sur-mesure.
Hydroformage : Dedacciai utilise de l'huile sous très haute pression pour donner des formes complexes aux tubes, augmentant la rigidité tout en gardant de la souplesse.
Douille de direction conique : Usinée dans la masse (CNC) pour garantir une précision de pilotage chirurgicale.
Si les tubes viennent d'Italie, l'assemblage et la soudure ont souvent été confiés à des partenaires ultra-spécialisés. Chaque cordon de soudure est poli ou laissé brut selon l'esthétique voulue, et le cadre subit un traitement de surface (brossage manuel) qui rend chaque vélo unique. C'est un "Halo Product" : il prouve que la marque comprend l'âme du cyclisme.
Avoir de bons vélos ne suffit pas. Il faut le prouver. Le cyclisme est un sport conservateur où "ce qui gagne le dimanche se vend le lundi".
Avant de mettre ses vélos sous les fesses des champions, Van Rysel a commencé par les habiller. En devenant équipementier textile de l'équipe Cofidis, la marque a appris les exigences du monde professionnel : les coupes millimétrées et les tissus techniques. Cela a permis de faire entrer le logo Van Rysel dans le peloton avec sérieux.
Le 27 novembre 2023, l'annonce tombe : Decathlon devient co-namer de l'équipe historique française AG2R. Pour la première fois, l'équipe roulera intégralement sur des vélos Van Rysel. Le scepticisme initial était immense sur les forums spécialisés.
La saison 2024 a été une réussite majeure pour les détracteurs :
30 Victoires : L'équipe a réalisé l'une de ses meilleures saisons historiques.
Ben O'Connor : 4ème du Giro, 2ème de la Vuelta. Le vélo a prouvé sa fiabilité sur trois semaines de Grand Tour.
Succès commercial : Le modèle RCR Pro Replica s'est retrouvé en rupture de stock quelques minutes après sa mise en ligne. Le public voulait la machine qui gagne.
Comment Van Rysel peut-elle proposer un vélo de niveau professionnel à 6 000 €, là où la concurrence affiche souvent 14 000 € ?
Le secret réside dans la force de frappe de Decathlon :
Design in-house : Pas de royalties versées à des designers externes.
Volume d'achat : Decathlon négocie des tarifs que personne d'autre ne peut obtenir.
Logistique intégrée : Pas de distributeur national, pas de grossiste. Trois intermédiaires supprimés = 30% de marge économisée pour le client.
Van Rysel collabore avec des experts comme Swiss Side pour les roues, bénéficiant de l'ingénierie suisse tout en produisant via ses propres canaux pour réduire les coûts.
La marque ouvre des concepts stores dédiés offrant du café de spécialité, des études posturales et des ateliers mécaniques de précision. L'expérience client monte en gamme pour s'aligner sur le produit.
Van Rysel ne veut pas seulement vendre des vélos. Elle veut posséder le cyclisme.
La marque a développé une gamme d'accessoires (casques, chaussures carbone) qui rivalisent avec les leaders historiques. L'objectif est le "Total Look".
Gravel : Van Rysel déploie sa gamme titane et carbone tout-terrain pour capter les aventuriers.
Simulateurs : Le home-trainer D100 vient concurrencer les leaders du marché de l'entraînement virtuel (Zwift).
La direction de Decathlon a fixé un cap ambitieux : faire de Van Rysel une marque milliardaire via une internationalisation massive, notamment aux États-Unis et en Asie.
L'histoire de Van Rysel est celle d'une émancipation réussie. En moins de sept ans, la marque a transformé un handicap (l'image généraliste) en une force de frappe industrielle au service de la performance.
Aujourd'hui, sur la ligne de départ d'une cyclosportive, on ne regarde plus un vélo Van Rysel avec condescendance, mais avec envie. C'est la victoire de l'ingénieur sur le marketeur.
"Nous avons arrêté de faire des vélos pour tout le monde, pour commencer à faire des vélos pour chacun d'entre vous qui veut gagner."