En 1817, le baron allemand Karl Drais von Sauerbronn met au point un engin qui fait date dans l’histoire du vélo : la draisienne, qu’il baptise d’abord Laufmaschine, « machine à courir ». Son idée est simple et radicale pour l’époque : permettre à une personne de se déplacer plus vite et plus efficacement qu’à pied, sans recours au cheval, en s’aidant d’une machine à deux roues en ligne que l’on enfourche comme un cheval de bois. Le contexte est celui d’une Europe marquée par les guerres napoléoniennes, la cherté des chevaux et des fourrages, et la recherche de nouveaux moyens de transport individuels abordables.
En juillet 1817, Drais organise une démonstration appelée à devenir mythique dans l’historiographie cycliste : un trajet d’environ 14 kilomètres entre Mannheim et Schwetzingen, parcouru en à peu près une heure. Pour les contemporains, voir un homme filer ainsi, assis sur un cadre en bois monté sur deux roues alignées, relève à la fois de la curiosité scientifique et du spectacle de foire. Pour nous, c’est la première apparition convaincante de ce que l’on peut considérer comme l’ancêtre direct du vélo.
Techniquement, la draisienne originale est une machine d’une grande simplicité, presque didactique. Le « cadre » est une poutre en bois massive reliant deux roues de diamètre similaire. Sur cette poutre prend place une selle rudimentaire, réglée pour que l’utilisateur puisse poser la pointe des pieds au sol tout en restant assis. La roue avant est montée dans une fourche pivotante, commandée par un guidon ou un mancheron transversal en bois, qui permet de diriger la trajectoire. Aucune transmission mécanique n’est encore installée : ni pédales, ni manivelles, ni chaîne. La propulsion se fait exclusivement par la poussée des pieds au sol, exactement comme sur les draisiennes d’apprentissage pour enfants que l’on voit aujourd’hui.
L’équilibre se gère déjà comme sur un vélo moderne. L’utilisateur doit maintenir une certaine vitesse pour profiter de la stabilité dynamique et corriger en permanence sa trajectoire par de petits mouvements de direction. La position de conduite est relativement verticale, l’appareil étant conçu comme une marche assistée, plus rapide et plus roulante, plutôt que comme une machine de vitesse ou de sport. Sur des routes correctes, la draisienne permet néanmoins des vitesses moyennes qui rivalisent avec un cheval au trot, sans frais de nourriture ni d’écurie.
L’invention de Drais introduit plusieurs principes fondamentaux qui ne quitteront plus la bicyclette : deux roues alignées, un système de direction sur la roue avant, un équilibre reposant sur la dynamique du mouvement, et l’idée d’un véhicule individuel, léger, mus par la force humaine. Si la draisienne ne possède pas encore de pédales, elle constitue le prototype conceptuel à partir duquel se développeront les vélocipèdes à pédales sur la roue avant, puis la bicyclette à transmission par chaîne sur la roue arrière, jusqu’au « safety bicycle » de la fin du XIXᵉ siècle.
Dès l’année suivant la démonstration de Mannheim, des machines inspirées de la draisienne apparaissent en France et dans d’autres pays européens. À Paris, on voit des « cavaliers » en draisienne fréquenter promenades et boulevards, suscitant à la fois fascination, moqueries et caricatures. Une petite « vélocipédomanie » se met en place dans certains milieux urbains : la draisienne devient un objet de mode, de curiosité technique et parfois de distinction sociale. Mais cet engouement reste fragile. Les routes médiocres, l’effort physique important exigé par la propulsion au pied et quelques accidents spectaculaires viennent vite tempérer l’enthousiasme. Certaines autorités municipales vont jusqu’à limiter l’usage de la machine dans les espaces publics très fréquentés.
Malgré cette carrière relativement brève, la draisienne occupe une place centrale dans l’histoire du vélo. Elle formalise pour la première fois l’idée d’un véhicule d’équilibre à deux roues, destiné à un usage individuel, où le corps humain ne fait plus que propulser une machine optimisée pour le roulage. Tout ce que la bicyclette ajoutera ensuite — pédales, manivelles, chaînes, démultiplications, pneumatiques — viendra enrichir ce noyau conceptuel posé en 1817. C’est pourquoi la démonstration de juillet 1817 de Karl Drais est généralement retenue comme l’acte de naissance du vélo, même si le mot lui-même et la forme que nous connaissons aujourd’hui n’apparaîtront que bien plus tard.
Enfin, clin d’œil intéressant pour tout cycliste contemporain : la draisienne connaît une seconde vie au XXIᵉ siècle. Réinterprétée en version miniature et allégée, elle est devenue l’outil d’apprentissage privilégié de nombreux enfants, qui y apprennent l’équilibre et la trajectoire avant même de découvrir les pédales. Deux siècles après Karl Drais, le principe reste le même : deux roues en ligne, un cadre simple, une direction vive et le corps comme moteur principal.