Dans l'univers discret des monteurs de roues, où la précision artisanale frôle l'art, Marcel Borthayre occupe une place à part. Originaire de Biarritz, ce Basque pur jus a consacré sa vie à la construction de roues de vélo légères et indestructibles, gagnant une réputation légendaire auprès des professionnels du peloton. Père Joseph, maître des selles en cuir pour les géants comme Jacques Anquetil ou Fausto Coppi, lui a transmis le virus du cycle ;
Marcel, lui, a élevé le rayonnage au rang de philosophie. Mort en 1999 à Bayonne, sa mémoire perdure chez les passionnés de vélos vintage, gravel et route, qui recréent ses motifs iconiques.
Joseph Borthayre, né en 1889 à Arcangues près de Biarritz, n'était pas un coureur d'élite mais un artisan visionnaire. Touriste-routier modeste, il envisageait le Tour de France 1928 dans sa catégorie, mais choisit la fabrication de selles en cuir cousu main, devenues légendaires. Sa boutique du quartier de La Négresse à Biarritz attirait les champions : les selles Borthayre, souples et durables, équipaient les vélos des vainqueurs du Tour et des classiques. Anecdote savoureuse : Anquetil, perfectionniste, commandait ses selles sur mesure, ajustées à la millimètre pour ses longues échappées.
Marcel grandit dans cet atelier imprégné d'odeur de cuir et d'huile de chaîne. Fils unique, il apprit tôt le métier, observant son père nouer les cuirs basques avec une patience infinie. Contrairement à Joseph, Marcel se tourna vers les roues dès les années 1950, alors que le cyclisme basque explosait avec des talents locaux comme Jean-Baptiste Durras ou les frères Aimar. Biarritz, port cosmopolite face à l'Atlantique, vibrait au rythme des arrivées de vélos importés et des tests sur les routes côtières ventées. Marcel, adolescent, pédalait déjà sur des prototypes, testant des jantes Mavic primitives contre les rafales de la Côte des Basques.
Imaginez un local exigu rue Gambetta, à deux pas de la Grande Plage : établi en bois patiné, outils alignés comme des instruments de chirurgie, piles de jantes Mavic, Super Champion ou Wolber attendant leur baptismes. L'atelier de Marcel n'était pas une usine ; c'était un antre mystique où chaque roue naissait d'un rituel. Pas de musique, juste le cliquetis des clés à rayons et le sifflement du vent océanique filtrant par la fenêtre. Les clients entraient par effraction dans ce monde : "Il fallait frapper trois fois, comme un code secret", se souvient un ancien pro dans un forum vintage.
Le charme ? Une simplicité basque : un établi unique, des pinces maison pour tensionner, des boîtes de rayons DT Swiss triés par diamètre (1,8 mm pour les légères). Marcel refusait les commandes en série ; chaque roue était unique, pesée au gramme près. Anecdote culte : un jour de 1972, Luis Ocaña, furieux après une crevaison au Tour d'Espagne, débarque incognito. Marcel, sans le reconnaître, démonte sa roue arrière en 10 minutes, la rayonne en "pied de corbeau" et refuse tout paiement : "Pour les Basque comme toi, c'est gratuit". Ocaña gagna sa Vuelta l'année suivante sur ces roues. L'atelier fermait l'hiver ; Marcel profitait alors des vagues pour méditer sur les tensions radiales.
Marcel Borthayre n'inventa pas le rayonnage, mais il le perfectionna pour l'ère moderne. Son innovation : le motif "pied de corbeau" (crow's foot en anglais), pour roues 24 rayons ultra-légères. Principe : quatre groupes de trois rayons par bride de moyeu. Les deux extérieurs croisent (un par-dessus, un par-dessous), le central reste radial, les trois liés comme les serres d'un corbeau. Cela équilibre les tensions sur jantes fragiles (Mavic GL330 à 280 g), évitant les "pompages" en côte.
1. Positionner le moyeu : axe horizontal, flans droits.
2. Installer les premiers rayons radiaux aux trous de jante numérotés (1-12).
3. Grouper par trois : croisement à 90°, tension égale à 1000 N.
4. Ligature optionnelle : fil d'acier soudé aux croisements pour rigidité.
Contrairement aux 36 rayons classiques, ses 24 supportaient les pros grâce à cette géométrie. Il pionnier les radiaux en route (tabou à l'époque), inspirant les Californiens des années 80. Test en lab moderne : +20% de rigidité latérale vs. standard, poids -15%. Marcel clamait : "La roue vit si tu l'aimes ; sans patience, elle meurt".
Marcel ne signait pas de contrats ; ses roues parlaient d'elles memes pour lui.
Ces coureurs ont commandé et utilisé ses roues iconiques à “pied de corbeau” :
• Luis Ocaña (Vuelta 1970, Tour d’Espagne 1973).
• Jean-Pierre Danguillaume (“Pingnon”, classiques flandriennes).
• Jesús Manzaneque (Vuelta 1965).
• Francisco Galdós (Tours d’Espagne).
• Vicente López Carril (équipe Kas).
• Echevarria (épreuves basques).
Liens familiaux via Joseph Borthayre (père, selles)
De nombreux champions passaient par l’atelier familial pour selles ou roues :
• Fausto Coppi.
• Rik van Steenbergen.
• Louison Bobet.
• André Darrigade (local bayonnais).
• Jacques Anquetil.
• Felice Gimondi.
• Raphaël Géminiani.
Marcel ne commercialisait pas massivement, privilégiant les grimpeurs basques et espagnols fidèles à son atelier discret.
Anecdote avec Danguillaume : lors du Tour 1971, une roue Borthayre explose ; Marcel envoie un coursier nocturne avec une roue neuve depuis Biarritz jusqu'à Marseille. Pingnon fait un podium le lendemain. Les amateurs venaient aussi : gravelistes pionniers testant sur les chemins du Labourd. Marcel refusait les sprinteurs purs : "Mes roues sont pour les grimpeurs patients".
Marcel était un colosse silencieux, 1m85, mains comme des étaux. Légende n°1 : "La roue maudite". Un client mécontent accuse une roue de casser ; Marcel la démonte, trouve un rayon mal serré par l'utilisateur, et la reconstruit gratis : "Respecte-la, ou pars". N°2 : Avec Coppi (via père), il refuse une commande Fasto : "Trop pressé, pas pour nous".
Vie privée : Marié à Maryse, père aimant, il pédalait gravel sur les falaises basques, notant tensions dans un carnet jauni. Mort subite en 99, son établi intact transmis à Maryse, qui partagea l'histoire avec Wheel Fanatyk. Forums comme TontonVelo bruissent encore : "Une Borthayre vaut trois modernes".