Le gravel s’impose sur la durée comme un “vélo à tout faire” et capte une partie des usages historiquement couverts par le VTT d’entrée/milieu de gamme, en particulier le semi-rigide polyvalent.
Cette substitution d’usage ne signifie pas que le VTT disparaît, mais que le centre de gravité d’une pratique grand public se déplace vers des parcours mixtes et une culture plus accessible.
Substitution d’usage plutôt que disparition du VTT
Parler de substitution d’usage est plus juste que dire “le gravel tue le VTT”. On parle d’un transfert progressif de certains besoins — sortie loisir, exploration, vélotaf sportif, endurance sur chemins, itinérance légère — vers un type de vélo qui répond mieux à la pratique réelle d’une majorité de gens. Le VTT, lui, reste très fort là où son cahier des charges est incontournable : pilotage, descente, terrain cassant, technique, engagement.
Le VTT semi-rigide a longtemps incarné le choix par défaut pour qui voulait "faire un peu de tout". Avec ses pneus larges, sa position stable et sa capacité à quitter la route, il bénéficiait d'une évidence sociale : "si je veux aller dans les chemins, il me faut un VTT". Le gravel arrive avec une proposition concurrente : rouler vite et longtemps sur l'asphalte, rester serein sur le non-bitumé, et conserver suffisamment de robustesse pour les usages off-road réellement pratiqués par le grand public (pistes, chemins roulants, voies vertes). Il ne remplace pas le VTT dans son territoire technique, mais concurrence frontalement le VTT comme "solution universelle" pour le cycliste sportif. Ce basculement est autant culturel que matériel : le gravel a construit une imagerie d'aventure ordinaire — micro-échappées après le travail, longues boucles, voyage léger — qui parle à des cyclistes ne se reconnaissant pas toujours dans les codes VTT (bike-park, protections, chronos), tout en voulant quitter la route.
Sur le plan du marché, l'Union Sport & Cycle indique dans son Observatoire du Cycle 2024 que "les vélos de route et les modèles Gravel" sont "les seules catégories à afficher une progression" . Aux États-Unis, l'analyste Dirk Sorenson relaie que les gravel "are likely taking over the front-suspension mountain bike's mantle as the do-anything bike" . Cette idée de "manteau" — le rôle du vélo unique capable d'aller partout — est exactement le cœur du phénomène. La substitution fonctionne d'abord parce que la majorité des sorties "chemins" comportent beaucoup de roulant : portions rapides, pentes modérées, chemins agricoles, segments bitumés. Le facteur logistique joue aussi : le gravel se pratique souvent au départ de la maison, sans charger la voiture, ce qui réduit le coût mental d'une sortie. Il y a enfin un facteur identitaire : le gravel permet aux routiers d'élargir leur terrain sans "changer de monde", et à certains vététistes de quitter l'hyper-spécialisation quand leur pratique réelle est plus roulante. La technologie a accéléré ce mouvement : freins à disque, pneus plus larges, transmissions mono-plateau, et accessoires de portage ont rendu crédible un vélo sans suspension sur des terrains où autrefois on n'aurait pas osé aller.
Les limites de cette substitution apparaissent dès que le terrain devient technique : descente rapide, racines, pierres à répétition, marches, boue profonde. Le VTT reste irremplaçable pour tout ce qui exige une marge de sécurité que la suspension, la géométrie et le cintre plat rendent accessibles. Le VTT reste aussi une culture du pilotage : là où le gravel demande de "subir proprement" un passage technique, le VTT permet de "jouer" avec le terrain. Ce qui se recompose, c'est la zone intermédiaire : le vélo de "monsieur et madame Tout-le-monde" qui veut "aller dans les chemins", sans programme sportif précis, avec une pratique mélangeant bitume et terre. Pour les marques, la question devient : comment parler au public "polyvalence" sans cannibaliser le VTT ? Certaines stratégies consistent à renforcer le gravel (gammes plus confort, plus robustes) et, en parallèle, à repositionner le VTT autour de ses terrains de supériorité (trail, enduro, XC sportif). Pour les magasins, la substitution se joue au moment du conseil : beaucoup de clients demandent encore "un VTT", mais quand on creuse leurs usages réels — distances, proportion de route, type de chemins, envie de vitesse — on réalise qu'ils décrivent un usage gravel.
Pour les pratiquants, l'enjeu est presque philosophique : choisir le vélo qui déclenche des sorties. Si le gravel permet de sortir plus souvent parce qu'il enlève des obstacles (logistique, itinéraires, vitesse sur route), alors il est "le bon vélo", même si ce n'est pas le plus performant en single. Si le terrain local est technique et que ce qui attire est le pilotage, le VTT restera le vélo principal. Sur le long terme, on assiste à une polarisation : d'un côté, une pratique off-road assumée et spécialisée (VTT orienté descente/technique, e-MTB) ; de l'autre, une pratique d'endurance et de mobilité ludique (gravel) qui agrège routiers curieux, sportifs loisirs, bikepackers. Le "semi-rigide universel" perd son monopole symbolique au centre de cette répartition. Ce n'est pas une guerre de chapelles, mais une redistribution des cartes : le gravel occupe le centre de la polyvalence sportive, le VTT consolide ses territoires de technicité, et beaucoup de gens naviguent entre les deux selon les saisons, les terrains et l'envie. Ce n'est pas une extinction, c'est une migration partielle des usages — une substitution là où les pratiques se chevauchent, et une cohabitation là où elles divergent.