Née au cœur de la scène vélo de montagne de Vancouver en 1988, **Kona Bicycle Company** s’est imposée comme l’une des marques les plus singulières du cyclisme moderne.
Fondée par **Dan Gerhard** et **Jacob Heilbron**, la firme canadienne a toujours cultivé un esprit libre et créatif, à contre-courant des tendances dominantes. Des premiers cadres au **tube supérieur incliné** à la mythique lignée des **Stinky**, symboles de l’ère freeride, Kona s’est forgé une réputation d’innovation et d’authenticité.
Après avoir connu une période d’acquisition par Kent Outdoors, la marque a retrouvé en **2024** l’indépendance de ses débuts, lorsque ses créateurs historiques en ont repris les rênes.
Fidèle à sa philosophie du **plaisir avant tout**, Kona continue aujourd’hui d’explorer de nouveaux horizons avec ses vélos **gravel**, **trekking** et **électriques**, sans jamais renier ses racines profondément ancrées sur les sentiers du **North Shore**.
L'histoire de Kona Bicycles est l'un des récits les plus fascinants de l'industrie du cycle, mêlant innovation technique, marketing provocateur, résilience face aux catastrophes et un retour aux sources héroïque. Fondée sur la conviction que le vélo doit avant tout être synonyme de plaisir et de liberté, la marque a su s'imposer comme « la plus petite des grandes marques » mondiales.
Tout commence au milieu des années 1980 à Vancouver, au Canada. Jacob « Jake » Heilbron, un compétiteur de cyclocross ayant participé à la création de Rocky Mountain, travaille au magasin West Point Cycles. C'est là qu'il rencontre Dan Gerhard, un mécanicien talentueux originaire de St. Louis, venu s'installer à Vancouver par amour. En 1988, après avoir quitté leurs fonctions précédentes en raison de divergences sur la gestion financière, Jake et Dan s'associent pour fonder The Bicycle Group.
Le nom « Kona » n'était pas leur premier choix. Ils souhaitaient initialement appeler la marque Cascade, mais une entreprise de Los Angeles détenait déjà les droits sur ce nom et demandait 3 000 dollars pour les céder. N'ayant pas cette somme, ils cherchent un nom évoquant leur fascination pour les phénomènes volcaniques, la chaîne des Cascades étant une zone volcanique s'étendant du Canada à la Californie. Passionnés par Hawaii, ils choisissent finalement Kona, en référence à la ville de Kailua-Kona.
Pour concevoir leurs premiers modèles, ils recrutent Joe Murray, une véritable légende vivante du VTT, premier membre du Mountain Bike Hall of Fame et double champion national américain. Murray apporte non seulement sa crédibilité, mais aussi un sens aigu du design fonctionnel.
Dès ses débuts, Kona se distingue par des choix techniques radicaux qui vont influencer toute l'industrie.
Kona est la première marque à produire une gamme complète de cadres de VTT avec un tube supérieur incliné (sloping top tube). Cette conception, influencée par Paul Brodie, offre un dégagement plus important pour le pilote (stand-over), une meilleure rigidité du triangle arrière et une maniabilité accrue dans les terrains techniques. À l'époque, la plupart des fabricants utilisaient encore des géométries de vélos de route adaptées, peu propices au pilotage tout-terrain.
En 1988, Kona lance la Project Two, la première fourche rigide à fourreaux droits de la marque. Contrairement aux fourches courbes traditionnelles, la Project Two utilise trois épaisseurs d'acier pour allier confort et robustesse extrême. Ce composant est devenu si iconique qu'il est toujours fabriqué aujourd'hui sous diverses variantes (disque, jump, 700C).
Plutôt que d'acheter un design de suspension existant, Kona passe deux ans à développer son propre système : le Kona 4-bar walking beam. Ce système multi-pivot permet de découpler les forces de pédalage de la suspension tout en offrant une rigidité torsionnelle élevée. Cette plateforme servira de base à des modèles mythiques comme le Stinky, le Coiler ou le Stab.
En 1990, un incendie géant ravage l'entrepôt de l'entreprise à Vancouver. Jake Heilbron raconte être entré illégalement dans le bâtiment par une fenêtre pour sauver les disquettes de sauvegarde contenant toute la comptabilité et les données de l'entreprise. Malgré la perte totale du stock, cette prévoyance permet à Kona de redémarrer rapidement ses activités. La marque déplace alors ses bureaux à Ferndale, dans l'État de Washington, tout en conservant une base forte à Vancouver, à proximité des montagnes de la North Shore.
L'expansion internationale s'accélère en 1995 avec la création de Kona Europe à Monaco, sous la direction de Jimbo Holmstrom. La marque se forge une réputation solide au Royaume-Uni, où le terrain humide et boueux correspond parfaitement à la solidité légendaire des vélos Kona. La philosophie de test de la marque est simple : si un vélo survit aux conditions brutales de la North Shore (rampes verticales, racines, boue), il fonctionnera n'importe où.
Kona devient indissociable du mouvement Freeride à la fin des années 1990. La marque cultive une image rebelle et décalée à travers un marketing unique.
Pour se démarquer des géants de l'industrie, Kona utilise des noms de modèles audacieux et souvent humoristiques :
Stinky (Puant) pour ses vélos de descente/freeride.
Humuhumunukunukuapua'a, le nom hawaïen d'un poisson, pour un cruiser.
Sex One et Sex Too (pour Suspension Experience).
Des composants nommés Jackshit (rien du tout).
Le Tanuki, en référence à une créature japonaise légendaire.
Le modèle Stinky devient une icône, représentant à lui seul jusqu'à 10 % des ventes totales de l'entreprise à son apogée. Capable d'encaisser les pires abus tout en restant accessible, il a permis à toute une génération de s'initier au freeride et à la descente.
L'histoire de Kona est jalonnée de succès en compétition. Le Kona Factory Team a accueilli des athlètes légendaires qui ont remporté plus de 200 titres nationaux et mondiaux.
Steve Peat et Greg Minnaar ont brillé en descente sur les cadres Kona.
Fabien Barel a décroché deux titres de champion du monde de descente (2004, 2005) sur son Kona Stab Supreme.
Ryder Hesjedal et Roland Green ont dominé le cross-country mondial avant de passer sur route pour le premier.
Plus récemment, Cory Wallace a remporté quatre titres de champion du monde de solo 24 heures (2017-2019, 2022) sur le modèle Hei Hei CRDL.
En parallèle, Kona s'est illustrée par son engagement social, notamment avec le projet Africabike lancé en 2006. Ce vélo robuste a été conçu pour aider les travailleurs de la santé en Afrique à soigner les patients atteints du VIH. Kona a également été un soutien de longue date de l'IMBA (International Mountain Biking Association) pour le développement des sentiers.
En janvier 2022, après plus de 30 ans d'indépendance, les fondateurs vendent Kona au groupe Kent Outdoors. L'objectif initial était de permettre à la marque d'atteindre un nouveau palier de croissance grâce à des investissements plus importants.
Cependant, la période post-pandémie s'avère extrêmement difficile pour l'industrie du vélo. Le marché bascule brutalement d'une pénurie à un surstock massif fin 2022. Kent Outdoors, une structure corporative plus rigide, peine à intégrer la culture "quirky" de Kona. La gestion est marquée par des décisions contestées :
Une transition agressive vers la vente directe aux consommateurs (D2C).
Des promotions massives comme le « BOGO » (un vélo acheté, un offert), qui dévaluent l'image de la marque.
Une dégradation des relations avec le réseau historique de revendeurs indépendants.
Le point de rupture survient en avril 2024 lors du salon Sea Otter Classic : alors que le stand Kona est déjà installé, Kent Outdoors ordonne son démontage immédiat juste avant l'ouverture, signalant publiquement que la marque est à vendre ou menacée de liquidation.
Face à l'imminence d'une disparition de la marque, Dan Gerhard et Jake Heilbron rachètent Kona en mai 2024, seulement quelques semaines après l'incident de Sea Otter. Ce rachat, conclu en seulement deux semaines, marque le début de l'ère « Kona 3.0 ».
Les fondateurs annoncent immédiatement des mesures fortes pour restaurer la marque :
Suspension de la vente directe (D2C) : Pour redonner la priorité aux 1 000 revendeurs locaux en Amérique du Nord et en Europe, considérés comme les piliers de la marque.
Rationalisation : En redevenant une entreprise privée et flexible, Kona peut désormais proposer des prix plus compétitifs sans les lourdeurs d'un grand groupe.
Innovation produits : La marque mise sur de nouveaux modèles comme le gravel Ouroboros et la dixième génération du Hei Hei, tout en continuant à honorer ses racines avec des modèles en acier comme le Unit ou le Honzo.
Culture d'entreprise : Des employés clés qui avaient quitté l'entreprise ont été réembauchés pour reconstruire l'équipe marketing et produit.
Aujourd'hui, Kona réaffirme son identité : une marque rider-owned and operated, ancrée dans le Nord-Ouest Pacifique. Comme le disent les fondateurs dans leur manifeste de reprise, ils sont « tenaces, résilients, francs et parfois couverts de graisse », bien décidés à poursuivre le « Long Sweet Ride » entamé en 1988.