C'est une machine qui refuse obstinément de vieillir. Dans un paysage cycliste contemporain saturé par l'aérodynamisme massif et l'intégration totale, le **Cannondale SuperSix EVO 2012**, avec sa livrée distinctive blanc et bleu, fait figure de pur-sang au milieu de percherons. Élu "meilleur vélo du monde" par la critique allemande à sa sortie, ce cadre a réécrit les lois de la physique en alliant une légèreté surnaturelle (sous la barre des 700g pour le châssis Hi-Mod) à une robustesse issue du carbone balistique militaire.
Son équipement, un groupe Shimano Ultegra Di2 trahi visuellement par cette batterie externe rectangulaire sous le tube diagonal, marque un moment charnière de l'histoire : l'avènement de la précision électronique absolue avant la complexité de l'intégration interne. Ce n'est pas seulement un vélo d'occasion convoité par les initiés ; c'est le témoin d'un âge d'or de l'ingénierie où la sensation de pilotage brute primait sur le marketing, une relique technique qui continue, quatorze ans plus tard, de donner des leçons de nervosité et de confort aux standards modernes.
**LA ROCHELLE, France —** C'est ici, entre les tours médiévales de la Chaîne et Saint-Nicolas, que l'anomalie cycliste est la plus flagrante. Le vent de l'Atlantique ne pardonne rien ; il balaie les quais, corrode les métaux et pousse les cyclistes à l'humilité. Pourtant, au milieu de la horde de machines modernes ultra-profilées et intégrées, un spectre résiste avec une insolence déconcertante.
Il s'agit d'un **Cannondale SuperSix EVO 2012**, livrée blanc et bleu, équipé d'une transmission Shimano Ultegra Di2 première génération.
Dans le monde du cyclisme professionnel et amateur, dix ans équivalent à une ère géologique. Les freins à patins ont disparu, les câbles sont devenus invisibles et les cadres ont pris du poids pour gagner en aérodynamisme. Mais ce modèle spécifique continue de s'échanger à prix d'or sur les marchés parallèles de l'occasion. Pourquoi ? Pour répondre à cette question, nous avons mené une investigation technique complète, des archives de fabrication taïwanaises aux pavés du Vieux Port.
Si les Pyrénées jugent la gravité, La Rochelle juge la vibration. Les pavés historiques du centre-ville et les routes granuleuses exposées vers l'Île de Ré constituent un laboratoire de torture pour tout cadre en carbone.
Selon la doctrine moderne, un vélo de course doit être rigide, un bloc monolithique transférant chaque watt. Cannondale, en 2012, a pris le pari inverse avec le concept **SPEED SAVE**.
« Sur les pavés du port, la plupart des vélos 'aéro' actuels vous secouent tellement que vous perdez de la puissance simplement en essayant de tenir le guidon, » explique Thomas, un coureur local vétéran qui roule sur son SuperSix depuis treize ans. « Ce vélo est différent. On sent que l'arrière travaille. Il ne rebondit pas, il colle. »
Notre enquête technique confirme ce ressenti. Les bases arrières du SuperSix EVO 2012 sont volontairement aplaties en leur centre, fonctionnant comme des ressorts à lame. Associées à des haubans ultra-fins (comparés par certains observateurs de l'époque aux haubans Cervélo ), elles permettent une micro-déformation verticale sans sacrifier la rigidité latérale nécessaire au sprint.
L'autre avantage critique à La Rochelle est l'interaction avec le vent latéral.
> « Quand le vent souffle à 50 km/h en travers sur le pont de l'Île de Ré, les tubes profilés et larges des vélos modernes agissent comme des voiles. Vous luttez pour garder votre ligne, » note un mécanicien de *La Rochelle Triathlon*. « Le SuperSix, avec ses tubes ronds de petit diamètre, est invisible pour le vent. Il traverse les rafales sans bouger. »
Ce comportement n'est pas accidentel. Il est le fruit d'un procédé de fabrication baptisé **BallisTec**, dont nous avons étudié les spécifications d'origine. Contrairement à la méthode standard de l'époque (tube-to-tube ou lugged), le SuperSix EVO est un monocoque continu utilisant des fibres à module intermédiaire issues de l'ingénierie balistique militaire.
Les documents techniques révèlent que Cannondale utilisait une résine spécifique "High Strength" pour la matrice structurelle, ne réservant le carbone Haut Module (plus cassant) que pour rigidifier des zones clés comme le boîtier de pédalier et le tube de direction.
**Le résultat chiffré :** Un cadre standard pesant moins de **950 grammes**, et une version Hi-Mod flirtant avec les **695 grammes**. En 2026, malgré les avancées, très peu de vélos à disques descendent sous ce seuil une fois peints et équipés.
Le cadre résonne d'un son sec et métallique lorsqu'on le frappe du doigt, signature d'une compaction extrême des couches de carbone obtenue par des mandrins en polystyrène expansé (EPS) qui pressent la matière de l'intérieur, éliminant tout excès de résine.
Le point de friction visuel de ce modèle est la batterie externe du groupe Shimano Ultegra Di2 (référence SM-BTR1), montée sous le tube diagonal, près du boîtier de pédalier. À l'heure de l'intégration totale, ce bloc rectangulaire semble anachronique.
Pourtant, les experts en maintenance y voient un avantage décisif, surtout en milieu salin.
« C'est un système 'bunker', » affirme un technicien certifié Shimano. « Les batteries internes modernes dans la tige de selle sont soumises à la condensation et sont difficiles à remplacer. Cette batterie externe se clipse et se déclipse en deux secondes pour être chargée au chaud. En cas de pépin, vous voyez immédiatement le problème. »
Les spécifications techniques de l'époque promettaient une autonomie de **1 000 à 2 000 km** par charge, une promesse largement tenue selon les retours utilisateurs, qui rapportent souvent ne charger leur vélo que deux ou trois fois par an, même après une décennie d'usage. La fiabilité du dérailleur avant Ultegra 6770, avec son moteur puissant capable de passer le grand plateau sous forte charge, reste une référence de robustesse mécanique.
Pour conclure cette investigation, nous avons compilé des témoignages d'utilisateurs à travers le monde, traduits pour cette édition.
* **Jürgen, Hambourg (sur un forum allemand) :** « J'ai acheté trois vélos depuis 2012. Le SuperSix est le seul que je n'ai jamais vendu. C'est l'extension directe de mon système nerveux. »
* **Kenji, Osaka (blogueur technique) :** « La géométrie est agressive, mais le tube de direction conique (tapered 1-1/8" à 1-1/4") donne une précision chirurgicale en descente que les vélos d'endurance n'ont pas. »
* **Utilisateur français (MatosVelo) :** « La précision de l'ensemble est bluffante dans les descentes et virages serrés... On est clairement deux crans au-dessus [de la concurrence de l'époque]. »
Le Cannondale SuperSix EVO 2012 blanc et bleu représente, avec le recul, le sommet d'une courbe d'évolution. C'était le point de bascule où la technologie (le carbone BallisTec, le changement de vitesse électronique) servait encore la simplicité du pilotage.
À La Rochelle, face à l'océan, il ne fait pas figure d'antiquité, mais de rappel. Il nous rappelle qu'un vélo n'a pas besoin d'être un vaisseau spatial pour être performant. Il a juste besoin d'être un vélo : léger, rigide, et capable de filtrer les pavés du vieux port sans briser le dos de son cavalier.