Il existe des vélos qui entrent dans une pièce en baissant les yeux. Ils sont noirs, profilés, carbone, aérodynamiques et tellement sophistiqués qu’on hésite presque à poser une main dessus de peur de déclencher une alarme. Leur existence entière semble organisée autour d’une question fondamentale : comment faire gagner trois watts à un cycliste qui en possède déjà beaucoup trop ? Puis il y a le SUNN Special S1. Lui arrive comme s’il s’était trompé de soirée. Il regarde les vélos de course, observe leurs roues de 50 millimètres, leurs pneus de 25 et leurs pilotes vêtus de lycra jusqu’aux oreilles, puis semble se demander très sincèrement pourquoi tout le monde est aussi tendu.
Le Special S1 est pourtant un vélo de route. Enfin, officiellement. Car il suffit de regarder ses roues de 650 et ses pneus de 47 mm pour comprendre que SUNN avait décidé de prendre quelques libertés avec la définition du mot « route ». À l’époque de sa sortie, cette combinaison devait avoir quelque chose de profondément subversif. Aujourd’hui, elle évoque simplement un vélo gravel avant que le gravel ne découvre qu’il pouvait devenir une industrie. Le Special S1 avait donc cette particularité assez rare dans le monde du cycle : il était bizarre avant que le bizarre ne devienne à la mode.
Son cadre carbone monocoque HM Toray constitue la partie raisonnable de l’histoire. Il est conçu pour filtrer les vibrations et accepter des pneumatiques généreux. Jusque-là, tout va bien. On pourrait même croire que quelqu’un chez SUNN avait simplement voulu fabriquer un vélo confortable. Une idée qui, dans le cyclisme de compétition, relève presque de la provocation politique. Car le confort est une notion étrange dans cet univers. On tolère volontiers de dépenser plusieurs milliers d’euros pour un vélo, mais il faudrait surtout éviter qu’il soit agréable. Un bon vélo doit transmettre fidèlement chaque caillou, chaque raccord de bitume et chaque erreur commise par la DDE. Sinon, comment savoir que l’on fait vraiment du sport ?
Le Special S1 refuse cette philosophie avec une désinvolture admirable. Ses pneus WTB Horizon de 47 mm sont tellement larges qu’ils donnent au vélo une allure presque insolente. On ne sait plus très bien s’il faut prendre la route, le chemin blanc, la piste cyclable ou directement traverser le champ voisin. Et c’est précisément là que le vélo devient intéressant : il ne semble pas vouloir choisir. Il accepte la route telle qu’elle est, c’est-à-dire rarement parfaite, parfois magnifique et régulièrement couverte de gravillons que quelqu’un appellera inévitablement « un passage technique » pour sauver son amour-propre.
Le choix du monoplateau SRAM Rival 1 participe lui aussi à cette philosophie. Une seule chaîne, une cassette 11-42 et l’affaire est entendue. Là encore, le Special S1 arrive avec quelques années d’avance sur une tendance qui allait ensuite envahir une partie du marché. Pendant que certains cyclistes continuaient à contempler leur double plateau comme s’il s’agissait d’un héritage familial, SUNN proposait déjà une transmission débarrassée d’une partie de la mécanique superflue. Il y a quelque chose de presque cruel dans cette simplicité. On pourrait même finir par croire que le vélo n’a pas besoin de quinze boutons pour fonctionner.
Les freins à disque hydrauliques SRAM Rival complètent l’ensemble. Des disques de 160 mm à l’avant et 140 mm à l’arrière permettent de ralentir la machine sans avoir à négocier personnellement avec les lois de la physique. C’est particulièrement utile lorsque l’on décide, après avoir longuement admiré la largeur de ses pneus, de vérifier jusqu’où ils peuvent réellement aller. Le Special S1 donne envie de sortir des itinéraires prévus, ce qui constitue probablement son principal défaut. Un vélo qui vous pousse à improviser est une créature dangereuse. Il pourrait vous faire manquer votre séance de seuil.
Son poids, autour de 9,5 kg selon la configuration, ne fera évidemment pas trembler les spécialistes de la balance. Mais il faut remettre les choses dans leur contexte. Le Special S1 ne cherche pas à gagner un concours de légèreté. Il cherche à rouler. Nuance aujourd’hui presque révolutionnaire. Certains vélos contemporains semblent avoir été conçus pour passer leur existence suspendus à un crochet, avec leur masse inscrite dans un tableau Excel. Le SUNN, lui, accepte l’idée scandaleuse qu’un vélo puisse transporter un être humain, ses bidons, ses sacoches et éventuellement quelques regrets.
C’est d’ailleurs ce qui rend son comportement particulièrement intéressant. Avec ses gros pneus et ses roues de 650, il donne une impression de sécurité et de facilité qui tranche avec les machines de route contemporaines montées sur des pneus minuscules gonflés comme des ballons de baudruche. Là où certains vélos vous demandent de choisir soigneusement votre trajectoire, le Special S1 semble vous dire que vous pouvez vous tromper. Il pardonne. Il absorbe. Il avance. Trois qualités qui deviennent presque suspectes dès qu’on les rencontre dans le même objet.
Et puis il y a cette étrange sensation de liberté. Le Special S1 ne semble jamais vous demander ce que vous avez prévu de faire. Vous pouvez partir pour une sortie de route et bifurquer sur un chemin. Vous pouvez décider de rallonger. Vous pouvez vous perdre. Vous pouvez même rouler sans regarder votre puissance toutes les trente secondes. Ce dernier comportement mérite naturellement une consultation médicale, mais certains cas semblent encore récupérables.
Le plus amusant est que le Special S1 paraît aujourd’hui beaucoup moins étrange qu’à sa naissance. Le gravel est passé par là, les pneus ont grossi, les transmissions se sont simplifiées et les frontières entre route, chemin et randonnée sont devenues suffisamment floues pour que plus personne ne sache exactement ce qu’est un vélo de route. SUNN avait donc peut-être simplement regardé quelques années plus loin que les autres.
Le Special S1 n’est pas parfait, évidemment. Il est trop lourd pour les obsessionnels du gramme, trop étrange pour les puristes, trop confortable pour ceux qui confondent douleur et performance et probablement trop amusant pour ceux qui avaient acheté un vélo afin de souffrir méthodiquement pendant quatre heures. Mais c’est précisément ce qui fait son caractère. Il n’essaie pas d’être raisonnable, et dans un monde où chaque vélo ressemble à la conséquence d’une réunion de marketing, cette insolence possède quelque chose de rafraîchissant.
Au fond, le SUNN Special S1 est un vélo assez difficile à classer. Il était trop routier pour être un gravel, trop aventureux pour être un vélo de course traditionnel et trop confortable pour satisfaire les amateurs de torture sportive. Il n’avait donc qu’une solution : attendre que le monde finisse par le comprendre.
Il a attendu.
Le monde a changé.
Et maintenant, il paraît presque normal.
C’est probablement la forme la plus élégante de revanche qu’un vélo puisse obtenir.