Le vélo entretient avec la santé mentale une relation étrange. Il peut être une fuite, une discipline, une solitude ou une façon élégante de ne pas rester chez soi. Pour une personne vivant avec un trouble bipolaire, il peut même devenir un compagnon particulièrement précieux. À condition de ne pas lui demander de devenir médecin, psychiatre ou gourou. Un vélo reste un vélo. Ce qui, finalement, est déjà beaucoup.
Le trouble bipolaire ne consiste pas à être simplement de mauvaise humeur le lundi et euphorique le vendredi. Il implique des épisodes dépressifs et, selon les personnes, des phases maniaques ou hypomaniaques. Entre les deux, il existe parfois une stabilité remarquable. C’est précisément là que le vélo peut trouver sa place : dans la régularité, les habitudes et cette étrange satisfaction qui consiste à savoir exactement où l’on va, même lorsque la vie générale donne l’impression d’avoir perdu son itinéraire.
Préparer une sortie est presque une petite cérémonie. Il faut vérifier les pneus, regarder la météo, remplir les bidons, choisir une route. Puis on part. Le corps pédale, le cœur accélère, la respiration se cale. Pendant quelques heures, le monde devient remarquablement simple. Il y a une route, une pente, du vent et cette question fondamentale : pourquoi ai-je choisi cette côte ?
L’activité physique régulière peut favoriser le bien-être, le sommeil et la gestion du stress. Mais il existe une différence capitale entre pratiquer régulièrement et se lancer soudainement dans une croisade contre le compteur. Chez une personne bipolaire, cette différence mérite d’être observée. Faire progressivement davantage de kilomètres est une chose. Passer brutalement de trente à cent cinquante kilomètres, dormir quatre heures et déclarer que la fatigue est une invention de la société en est une autre.
Le vélo n’est alors pas forcément le problème. Il peut simplement devenir le théâtre où quelque chose change. L’énergie augmente, les projets se multiplient, les limites semblent disparaître. On roule davantage parce qu’on se sent capable de tout. On dort moins parce qu’on n’en voit plus l’utilité. On prend davantage de risques parce que l’on a momentanément oublié que les voitures, elles, n’ont pas reçu le mémo.
Le sommeil constitue probablement l’un des meilleurs garde-fous. Le cycliste connaît la récupération. Il sait qu’une sortie difficile ne s’achève pas lorsqu’on remet le vélo au garage. Elle se termine lorsque le corps a récupéré. Dans le contexte de la bipolarité, cette règle devient encore plus importante. Une sortie supplémentaire peut être anodine. Plusieurs nuits raccourcies ne le sont pas forcément.
Le monde du vélo adore les chiffres. Les kilomètres, le dénivelé, la puissance, la vitesse moyenne, les segments, les records personnels. Tout peut être mesuré, donc tout peut devenir un objectif. Le danger commence lorsque le chiffre cesse d’être un outil et devient une obsession. Rouler pour le plaisir n’est pas la même chose que rouler parce qu’il faut absolument battre son propre record, même si personne n’a demandé ce record et que personne ne saura jamais qu’il existe.
La dépression pose le problème inverse. Quand l’énergie disparaît, enfiler un cuissard peut sembler relever de l’alpinisme. Préparer une sortie devient une tâche immense. Dans ces moments-là, vingt minutes peuvent avoir davantage de valeur que cent kilomètres. Le vélo n’a pas besoin de devenir une épreuve héroïque. Il peut simplement permettre de sortir, de respirer et de remettre un peu de mouvement dans une journée devenue immobile.
L’entourage peut également jouer un rôle important. Un ami cycliste remarquera parfois qu’une personne roule soudainement tous les jours, dort beaucoup moins, multiplie les projets et semble posséder une énergie inépuisable. Cela ne suffit évidemment pas pour poser un diagnostic. Mais un changement brutal par rapport aux habitudes mérite d’être regardé avec attention, surtout lorsqu’il s’accompagne d’autres modifications du comportement.
Il ne s’agit donc ni d’interdire le vélo aux personnes bipolaires ni de prétendre que le cyclisme pourrait soigner la maladie. Ces deux idées seraient aussi absurdes l’une que l’autre. Le vélo peut être une ressource parmi d’autres : une structure, un plaisir, une activité physique, un lien social et parfois un formidable moyen de retrouver un peu d’espace mental.
La vraie question n’est finalement pas de savoir combien de kilomètres une personne bipolaire peut parcourir. C’est de savoir si elle roule parce qu’elle en a envie ou parce qu’elle se sent soudain capable de rouler sans limite. La nuance est discrète. Elle peut pourtant tout changer.
Un bon vélo permet d’aller loin. Un bon équilibre permet de rentrer. Et, dans les deux cas, il vaut mieux garder assez d’énergie pour recommencer demain.